Le bon poème est rare

qui dit vrai?

Je replace ci-dessous un post que j’ai publié sur face de bouc (Facebook) en 2022 en réponse à un utilisateur qui avait affirmé: « Le bon poème est rare ».

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<< Parmi les réponses posées dessous en commentaires, il y a celui-ci: « Écrire et publier sont deux choses complètement distinctes. »

Par ailleurs, un autre utilisateur de Facebook a récemment posé la question: « Qui sommes-nous pour juger de la qualité d’un poème ».

Quand je lis « écrire et publier sont deux choses complètement distinctes », je m’interroge. Ainsi, « publier » signifierait la valeur d’un écrit (poésie ou prose). L’éditeur détiendrait donc ce pouvoir? Ou alors c’est l’écrivain lui-même qui se l’octroie en publiant à compte d’auteur? Il est ici un pas que je ne franchirai pas, mais je pose la question quand même: tel type de publication vaudrait plus qu’une autre (i.e. médias sociaux vs. maison d’édition)? S’il s’agit d’insister sur la différence entre l’état d’écrire et celui de publier et ce, sans sous-entendu, je suis d’accord: à partir du moment que l’on « publie » au sens de « rendre public » ses écrits, c’est l’équivalent de pester contre son voisin caché derrière ses rideaux et traverser la rue pour l’admonester face à face. Il faut être prêt à écouter ce qu’il a à dire, à le voir réagir.

Ce qui m’amène aux mots : « Le bon poème est rare ». Quand je les lis, j’entends l’adulte d’une autre époque dire à l’enfant qui veut prendre la parole: si tu ouvres la bouche, assures-toi de dire quelque chose de signifiant. Mais comment pourrait-il le savoir si on le prive de la possibilité de mettre sa parole en rapport avec celle des autres, et recevoir leurs réactions? Comment pourra-t-il jamais découvrir sa vérité?

Le philosophe Alain me répond dans ses « Propos de littérature », et je fais d’avantage confiance à ses mots qu’aux miens! Voici sa réponse au personnage de l’administrateur inquiet d’une jeunesse qui porte en elle la pensée, fille de la poésie et qui a « des élans comme des pulsations »: « j’attends que vous me fassiez voir où est le mal ». Si on me le demandait, je serais, moi aussi, bien en peine de saisir le seul visage de la poésie. N’en a-t’elle pas plusieurs, comme autant de goûts, de saveurs et de nuances, qu’une grille de « valeurs » viendrait dégrader avec de l’arbitraire?

Enfin, on s’est récemment posé la question sur FB: comment parler de la guerre en Ukraine sans écrire des banalités, des bondieuseries, des prétentions, etc. Et on évoquait les « grands »: Saint-Exupéry, Apollinaire, Cendrars, Desnos, Kafka, Éluard. Grands, parce que eux, ont « combattu ». Mais quoi? Se taire parce qu’ils ont fait mieux que nous? Pourquoi comparer? Le faut-il? Si oui, comment sans provoquer l’odieux de la comparaison, et ce qui vient avec: le perdant.

Au risque de m’attirer les foudres, je dirai à ceux.celles qui qualifient un poème (ou un écrit) de pas bon: passe ton chemin, va lire ailleurs. Un peu comme répondre à ceux.celles qui se plaignent des nouvelles déprimantes à la radio ou à la télévision: ferme ton poste ou change de canal.

Cela dit, sans aucune animosité. Avant de vous laisser avec les mots d’Alain: « Le vrai poème est un fruit de nature. C’est ce qui est senti aussitôt dans l’oreille, dès qu’on l’entend, et encore mieux par la gorge et le souffle, et même par le corps tout entier, dès qu’on le lit à haute voix. » Et ceux de Jaccottet: « plutôt que de faire aboutir le monde à un livre, il faudrait que le livre renvoie au monde, rouvre l’accès au monde ». >>

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14 commentaires sur “Le bon poème est rare

  1. Merci Geneviève! Tellement d’accord avec toi! Il en va de même pour la musique. Ça ne te plaît pas… Passe ton chemin.
    Et la page de Man Ray, quelle époque!
    Beau et doux dimanche toi. 💖🎶

  2. Passionnant et j’ai envie de rajouter :
    Si le vrai poème est un fruit de nature, c’est parce qu’il a poussé dans une terre dure, sous un soleil qui ne pardonne pas, et qu’il a traversé l’hiver avant de mûrir. Ce n’est pas un fruit tombé au hasard d’un vent tiède. Que la poésie, que la parole, que la littérature restent exigeantes ! Non par élitisme, mais par respect de ce qui nous a précédés et de ce qui nous suivra. Car il ne s’agit pas seulement de parler, il faut que la parole soit juste.
    Un poète est comme un·e professeureuse de Kendo, iel enseigne à ses kenjis un kendo de Shogun, pas un kendo pauvre et limité. Lae kenji prendra ce qui lui convient. Un poème donne tout ce qu’il peut.

  3. Tout cela se discute. Tu abordes ici un sujet à la fois simple et compliqué. Simple : on aime ou n’aime pas. Compliqué : cet objet (le poème), peut-on objectivement déclarer qu’il est bon ? Est-il possible que tous les poèmes soient bons ? Que tous les poètes aient du talent, voire du génie ? Transportons-nous dans le domaine de la musique. S’il y a des pianistes qui pianotent, qui font de fausses notes, dont les doigts sont gourds et maladroits, je crois qu’ils ne doivent pas manquer de jugement. Ils n’ambitionnent pas de se produire en concert. Ils font montre d’un certain sens de l’autocritique. On peut se critiquer soi-même. Pour ma part, je sais que je ne fais pas de très beaux dessins. Je n’irai pas me mettre en tête de courir les galeries afin d’exposer mes barbouillages Bref, pour en revenir à la poésie, je suis persuadé qu’il y a de bons et de mauvais poèmes, voire de très mauvais poèmes. J’en veux pour preuve, mais c’est là une preuve très personnelle, le regard que je pose sur mes propres ouvrages. Les considérant, je suis à même de constater que certains ont plus de qualités que les autres. Mes préférences alors sont-elles objectives ? Sans doute pas. Quant aux poèmes des autres, mon but est de les lire, de tenter de saisir ce qu’ils peuvent m’apporter et apporter à ceux et celles qui les liront. Je tente de les décrire et de les interpréter. Je laisse aux autres le soin de juger de leur qualité. Au jeu des étoiles, je pourrais n’en donner aucune ou très peu, en donner une pléthore. Je préfère m’abstenir de jouer à ce jeu.

    1. pour moi ce n’est pas une histoire de  » bon » ou « pas bon », mais si le dit poème m’apporte quelque chose, m’ouvre sur d’autres horizons, en résumé si il est inventif, me fait rentrer dans des images, des sons, un style particulier qui sollicite mon intérêt…

      si c’est pour lire des rimes « obligées » ou des alexandrins sans fin– je suis moyennement accroché, car dans le passé on a eu des Hugo et cie qui ont déjà fait le boulot, et dont le talent sur ce plan ainsi que sur l’inventivité – n’est plus à prouver.

      Effectivement la lecture n’est pas objective, car elle nous sollicite en tant que sujet, et chacun a ses intérêts propres, sa sensibilité .. la « distribution d’étoiles » est un marqueur qui montre à quel point le dit poème nous a « investi » ( comme les applaudissements à la fin d’un concert… )


      1. « Le bon poème est rare », tel était l’intitulé du commentaire de Geneviève Catta. J’ai tenu à me conformer à son sujet. Pour le reste, vous avez raison sur plus d’un point. Le premier a trait à ce que l’on reçoit et perçoit d’un poème. Si un poème a sur vous l’effet que vous mentionnez : s’il vous « apporte quelque chose », vous « ouvre sur d’autres horizons », je vous l’accorde, il y a de quoi se réjouir et c’est tant mieux. Notons cependant que le poème nullement ou peu inventif peut aussi créer de tels effets sur des lecteurs friands de rimes ou de poèmes plus conventionnels. Les poètes traditionalistes ne répètent pas forcément les recettes des maîtres du passé. Mais, ils peuvent les prendre en considération et s’en inspirer. Pourquoi pas ? Un Jean-Claude Pirotte n’invente rien. Il a pourtant produit des œuvres magnifiques et … très originales.  Je vous rejoins lorsque vous parlez de la subjectivité de la lecture et des étoiles qui, elles, diffèrent cependant des applaudissements, lesquels proviennent d’un large public. Les étoiles sont quant à elles attribuées par un seul individu, le critique de tel ou tel journal. Elles manifestent son appréciation, ses goûts et ses humeurs. Il faut être familier avec les positions du critique pour avoir l’heure juste quant à ses opinions. Le critique qui n’en a que pour l’originalité goûtera peu la retenue de certains poètes. Il donnera une pincée d’étoiles à un ouvrage que plusieurs pourraient estimer en raison des défauts que lui justement déplore. Quand on sait à quel genre de critique on a affaire, on peut abonder dans son sens et faire la fine bouche … ou, au contraire, ajouter aux siennes deux ou trois autres pincées d’étoiles supplémentaires.  

      2. merci, et je partage avec vous votre appréciation sur Pirotte, , qui a une façon très particulière de faire jouer les images dans des compositions « douces-amères »…que l’on trouve comme fil conducteur par exemple dans le gros ouvrage dont je dispose  » le promenoir magique »…

  4. Au-delà de pouvoir juger un poème bon ou pas…. Il y a les états d’âme de celui ou celle qui reçoit le poème… Parfois les émotions du lecteur sont au diapason de celles de l’auteur(e). Un bon poème sait faire vivre les sentiments et les émotions… Un bon lecteur sait les ressentir et les recevoir.

    Mes salutations

  5. excellente réflexion…

    il y a d’abord écrire d’autre part publier ( ou être publié )

    on a d’une part une production intellectuelle et sensible…

    d’autre part un « filtre » – qui peut, comme on nous l’affirme souvent correspondre on non à une ligne éditoriale.. mais en fait au supposé avenir commercial de la publication…

    car du « produit intellectuel », on en arrive au « produit » tout court, c’est à dire à l’enchaînement des circuits commerciaux qui sont la publicité, le fait d’être ou non parmi les « grands éditeurs », ( c’est à dire ceux qui ont le pouvoir de distribuer, de mettre en valeur ) les calculs des marges ( de l’éditeur, du libraire, de l’imprimeur— et bien entendu de l’auteur – qui arrive en queue de peloton ), des différents contrats où l’auteur est souvent sollicité pour mettre en valeur son propre recueil ( — conséquence on est assailli sur les réseaux sociaux par les auto-promotions pour « écouler » ce qui peut l’être…

    enfin je remarque l’évolution dans la politique des bibliothèques qui répondent de plus en plus aux « succès commerciaux »… c’est à dire que les ouvrages – poétiques en particulier – qui ne sont pas dans le vent, qui ne  » sortent pas assez », sont au bout de quelques années recyclés »… c’est à dire mis au pilon pour laisser place à ceux qui ont plus de succès ( mais sans aucune garantie que la production soit meilleure )… alors que le rôle d’une bibliothèque serait- pour moi- ( mais je suis sans doute « vieux jeu » … de conserver le patrimoine littéraire et non de céder aux sirènes des plus distribués ou connus pour répondre aux algorythmes du succès… quand on sait le nombre de « combines », et renvois d’ascenseurs entre éditeurs pour mettre en valeur telle ou telle production…

    1. « Le bon poème est rare », tel était l’intitulé du commentaire de Geneviève Catta. J’ai tenu à me conformer à son sujet. Pour le reste, vous avez raison sur plus d’un point. Le premier a trait à ce que l’on reçoit et perçoit d’un poème. Si un poème a sur vous l’effet que vous mentionnez : s’il vous « apporte quelque chose », vous « ouvre sur d’autres horizons », je vous l’accorde, il y a de quoi se réjouir et c’est tant mieux. Notons cependant que le poème nullement ou peu inventif peut aussi créer de tels effets sur des lecteurs friands de rimes ou de poèmes plus conventionnels. Les poètes traditionalistes ne répètent pas forcément les recettes des maîtres du passé. Mais, ils peuvent les prendre en considération et s’en inspirer. Pourquoi pas ? Un Jean-Claude Pirotte n’invente rien. Il a pourtant produit des œuvres magnifiques et … très originales.  Je vous rejoins lorsque vous parlez de la subjectivité de la lecture et des étoiles qui, elles, diffèrent cependant des applaudissements, lesquels proviennent d’un large public. Les étoiles sont quant à elles attribuées par un seul individu, le critique de tel ou tel journal. Elles manifestent son appréciation, ses goûts et ses humeurs. Il faut être familier avec les positions du critique pour avoir l’heure juste quant à ses opinions. Le critique qui n’en a que pour l’originalité goûtera peu la retenue de certains poètes. Il donnera une pincée d’étoiles à un ouvrage que plusieurs pourraient estimer en raison des défauts que lui justement déplore. Quand on sait à quel genre de critique on a affaire, on peut abonder dans son sens et faire la fine bouche … ou, au contraire, ajouter aux siennes deux ou trois autres pincées d’étoiles supplémentaires.  

  6. thank you for this. I read French better than I can write it so forgive my English comment: my mentor used to tell me when I became too judgmental about good art that the Enlightened don’t need art, they can see infinity and here and love transmuting in anything. It is us mortals who need art to remind us.

    1. I thank you for dropping by.
      I’m like you: I read English perfectly but write it very little.
      So I prefer to borrow words from Saul Bellow that allow me to thumb my nose at your comment — « I feel that art has something to do with the achievement of stillness in the midst of chaos. A stillness which characterizes prayer, too, and the eye of the storm. I think that art has something to do with an arrest of attention in the midst of distraction. »

  7. Le bon poème est rare. Comme le bon vin, le fromage, le bon pain. Serait-il question de maturité, de tradition, de savoir-faire ? De nappe si parfaitement blanche ou de vaisselle choisie ? D’artisanat, assurément. Mais la jeunesse a des saveurs et des fraîcheurs de comptoir qui vous traversent d’un coup. Parait-il. Qui pose encore un saint-nicolas-de-bourgueil sur sa table, goûte le persillé d’un Cantal ou d’un Petit bleu des neiges, allonge le beurre doux de baratte sur un quignon bien cuit ? Souvent, je ne comprends rien à la poésie. Mais je reconnais un bon rouge quand il m’arrive à l’oreille…

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