Temps et fleurs

nouvelle pour les Fêtes

NDLR (Vève): voici une nouvelle inédite, le seul texte de mes écrits d’enfance et de jeunesse qui a survécu aux aléas de la vie. Je l’ai écrite vers l’âge de 14 ou 15 ans. Oubliée complètement et relue récemment, j’y ai trouvé de la douceur et une fraîcheur juvéniles qui m’ont convaincue de lui faire passer le « test » d’une publication sur mon blogue!! À vous de juger… 😉

Noter que j’ai seulement corrigé des fautes de ponctuation et effacé un paragraphe qui faisait tache.

Avec mes meilleurs voeux pour des Fêtes paisibles et sereines.


Hervé aimerait parfois que son jardin ne soit pas plus grand qu’un carré de sable. Fini les sécateur, traçoir, bêche, serfouette et compagnie! Mais que dirait-il au petit Charles? Il est prêt déjà et l’attend à la porte. Il a enfilé ses bottes et son imperméable.

– Je ne veux pas prendre froid, dit-il en serrant la boucle du capuchon. Et toi non plus, grand-père. Mets ton béret!

Hervé descend donc les quelques marches jusqu’au bahut, y prend son béret – un béret qui lui va comme l’écorce à l’arbre. Il l’enfonce sur son oreille droite.

– Pourquoi tu regardes Daphné comme ça, demande Charles.

– Pour rien, petit.

C’est un chat tigré au poil hirsute. Des touffes sont parties dans les combats. Il est couché en boule, contre la marche, les yeux plissés.

– Ça se peut, un chat triste?

– Bien sûr.

– Pourquoi Daphné le serait?

Hervé se penche et caresse la tête de l’animal.

– Ça le rend peut-être triste de voir partir nos fleurs pour le marché. On y va?

Charles fait sauter le loquet.

– Oui. Viens, Daphné!

Il a plu cette nuit et même tôt ce matin. Le feuillage est lourd, les corolles des fleurs gorgées d’eau et les rigoles, encore vives, sillonnent les allées de pierres plates, se fraient un chemin et rejoignent le puisard contre la maison. Hervé et Charles se sont arrêtés, main dans la main. Le travail est ardu après la pluie : les fleurs sont fragiles, beaucoup sont abîmées. Il faut bien souvent redessiner les rigoles, redresser les plants, les resserrer.

– Tu crois que Monsieur Louis va être en retard comme l’autre matin?

– Espérons-le, petit!

Dans le hangar, tout le matériel est rangé debout ou couché dans des casiers étroits. Une odeur d’herbe sèche, un peu rance, de terre humide pénètre la lumière affaiblie. On discerne les fers, les larges bassins, propres, prêts à l’usage. Daphné suit, s’arrête, renifle contre chacun des instruments que prennent Hervé et Charles. Il se fige brusquement, rabat les oreilles, puis bondit. Il écrase sur le sol une bestiole et la croque, la tête inclinée.

Charles et Hervé sont déjà au jardin avec leurs traçoirs. D’un geste régulier, sûr, ils corrigent le drain, repousse l’eau accumulée vers le suivant. Lentement, la brise légère et fraiche évapore l’eau accumulée. Charles, du dos de la main, égoutte les plants. Il n’hésite plus, il connait chaque chose à faire, la douceur qu’il faut y mettre, la rapidité; il repère, il choisit. Tous les matins, il compte aussi le nombre de nouvelles pousses. Il vient de s’embrouiller. Il perd le fil, continue son tracé, se hâtant de rejoindre grand-père qui est en avance de trois drains au moins. Comment s’y prend-il donc? Le dos qui se courbe, se redresse; le béret bien en place; la toux. Il aime entendre cette toux. Pendant des heures, souvent, ce n’est que cela qu’il entend. Le soir, une fois couché, il écoute encore, mais ne se lève pas. Cette toux le rassure, avec le bruit des pages que tourne grand-père.

– Oh, grand-père!

– Tu n’en es que là? Nous n’aurons jamais fini!

– J’en ai compté cent trente-quatre!

– Seulement?

« Seulement », a dit grand-père, seulement, se répète Charles. Alors, il entame un autre drain, se concentre et compte, un… deux… trois… machinalement, rapidement, lentement, il ne sait plus, jusqu’à ce qu’il dépasse le cent trente-quatre. Cela fera deux cent soixante-huit! Grand-père ne pourra plus dire : «Seulement », et lever les bras au ciel.

– Tu n’as pas froid, petit?

Ne pas répondre, surtout ne pas répondre! Drainer et compter, gonfler les joues, souffler sur l’air et ne pas oublier… soixante-quinze… soixante-seize…

Hervé l’a rejoint et s’appuie un moment sur son traçoir. Charles s’immobilise, lève les yeux. Ils se sourient. Charles reprend sa besogne, marmonnant. Il se penche, se redresse, tire vaillamment le traçoir vers lui, l’enfonce juste ce qu’il faut. Hervé entend l’eau qui s’écoule et le bruissement des fleurs au frôlement du ciré. Le capuchon ballotte d’un côté et de l’autre et disparaît au fur et à mesure que Charles avance, derrière les plants. Daphné le suit bond par bond et en miaulant comme il fait le matin, à l’aube, pour réclamer sa pâtée. Charles se lève alors, enfile ses chaussons et descend à l’étage bavarder avec le chat. À chacune des questions de Charles, Daphné hausse le registre du miaulement, jusqu’à un silence parfait, le museau dans son bol bien garni.

Hervé l’observe. Dos à lui, tête inclinée vers les fleurs. Claquement sec du sécateur, froissement de tiges, on dirait presque une musique, cette cadence ininterrompue. Et les fleurs glissent dans le panier. Drôle de petit homme! Solitaire, avide d’attention et de tendresse. Combien de fois vient-il le rejoindre, le matin justement, se blottir contre lui dans le grand lit, sans rien dire, s’endormant presqu’aussitôt. 

Mais il est temps de penser à cueillir les fleurs, sans perdre un instant avant l’arrivée de Monsieur Louis. Hervé et Charles les glissent dans des paniers d’osier ovales, à anses très hautes, entassant le long des drains, dans les larges bassins, les tiges rompues, les fleurs et les feuilles fanées. Il a fallu du temps à Charles pour comprendre que tout ce qui n’est pas parfaitement beau ne doit pas être jeté, que ce ne sont pas toutes les tiges et toutes les feuilles fanées ou pourries à éliminer. Il faut laisser les fleurs s’enlaidir un peu, comme il dit lui-même. Au début, ç’avait été une catastrophe : il coupait à peu près tout. Les belles fleurs, les fleurs à éclore, les feuilles chétives, mal dessinées, un peu rouillées, pendantes, les tiges rompues, les jeunes plants malingres, fraichement plantés, ceux dont la croissance retardait sur les autres. Le petit s’impatientait, tapait du pied, ne comprenait pas l’angoisse et la brusquerie de grand-père : l’angoisse de leur survivance à tous les deux, devenue précaire à cause de ces centaines de plants impropres au marché. Excédé, grand-père lui interdisait le jardin. Du dehors, il le voyait, le visage tourmenté, chagriné, le suivre de fenêtre en fenêtre, Daphné serré contre sa poitrine.

– Petit! Tu as terminé après celui-ci?

– Oui, grand-père.

Charles ne se redresse pas, chaque minute compte, à ne pas perdre. Le tracé est bien établi; chacun doit le suivre. Autrement, Monsieur Louis arrive et rien n’est prêt.

Ah ce livreur! Hervé ne s’habitue pas à le voir saisir les fleurs. Il préfère les emballer lui-même dans les boîtes, sur la grande table de la serre. S’il le pouvait, il leur donnerait à chacune un nom et ne s’en séparerait jamais. Charles, lui, fait souvent des bouquets pour décorer la maison. Hervé ne le lui interdit pas. Qu’est-ce qu’une botte de fleurs pour tant de travail?

Voilà qu’on klaxonne au bout du chemin. Mais c’est une camionnette bleue. Celle de Monsieur Louis est rouge et rouillée. Hervé enjambe avec précaution les plants de fleurs. Le véhicule se rapproche rapidement.

– Nom d’une pipe, c’est Monsieur Louis, dit-il en se redressant d’un coup.

– Il a une nouvelle camionnette! Elle brille comme une patinoire, soupire Charles, consterné. Qu’est-ce qu’on lui dit? Qu’on n’a pas terminé?

Hervé se retient de rire :

– Aide-moi à porter les paniers à la serre.

Monsieur Louis descend péniblement de la camionnette, précédé de son gros ventre.

– Hé, le père Hervé, vous n’êtes pas prêt! Au moins, la cueillette a été bonne à ce que je vois.

– C’est toi qui es trop tôt, lance Charles, les bras chargés de paniers, marchant derrière grand-père qui en transporte trois fois plus que lui.

– Doucement, petit, répond Monsieur Louis. Faut pas se presser. N’est-ce pas qu’elle est belle ma camionnette?

Mais Charles et grand-père l’ignorent et continuent leurs va-et-vient. Monsieur Louis les suit aux talons. Daphné l’aperçoit. Il hérisse ses poils.

– Qu’est-ce qu’il a, demande Monsieur Louis.

– Ta camionnette lui fait peur, répond Charles en entreprenant de fermer les feuilles de papier-soie sur les fleurs mises dans les boites par grand-père. Pourquoi on ne les vend pas nous-mêmes au marché?

– Le temps nous manque, répond grand-père en hochant la tête, le travail nous accapare bien assez comme ça, petit.

Monsieur Louis se rapproche, fait un clin d’œil à Charles.

– Vous savez, le père Hervé, vous pourriez me le confier quelques après-midis, pour le marché. Ça n’engagerait à rien et ça l’amuserait.

– Plus tard, Monsieur Louis. Il est trop jeune encore.

– Trop jeune? Mais ils sont nombreux, au marché, à le faire!

Hervé lève les yeux.

– N’insistez pas, Monsieur Louis. On peut emplir votre camionnette?

Charles empile des boîtes de fleurs dans ses bras en les calant avec le menton. Il avance, s’arrête devant Monsieur Louis.

– Tu sais, j’aime mieux être loin des fleurs quand tu les vends. Ça me fait trop de peine. Il y a aussi grand-père. Il se fatigue vite.

Arrivé à la camionnette, il se retourne d’un coup.

– Les fleurs, où vas-tu les mettre, Monsieur Louis?

– Sur la plate-forme. Où pensais-tu?

– Sans les couvrir? Tu ne vas pas couvrir les fleurs?

– Si, avec cette bâche. Regarde. Il y a des anneaux exprès pour passer une corde.

Charles n’est pas convaincu. Monsieur Louis le pousse gentiment.

– Allez, donne-moi tout ça, et va chercher le reste!

Grand-père a sorti son carnet de contrôle, tandis que Monsieur Louis empile les boites sur la plate-forme. Les deux hommes comptent le chargement. Ils discutent de la sélection de la journée et de la quantité qui sera vendue au marché aujourd’hui. Monsieur Louis s’en charge pour grand-père. Il lui verse un pourcentage après. Charles aimerait dire à Monsieur Louis de s’en aller très loin, de ne plus jamais revenir, et que lui et grand-père vont s’occuper du transport et de la vente au marché. Mais comme grand-père semble las! Son béret maintenant ne lui va pas bien.

***

Tous les jours en fin d’après-midi et avant le diner, assis sur la grosse pierre au bout du chemin et Daphné sur les genoux, Charles attend le facteur qui lui remet le courrier. Il le trie ensuite. Il décachète les enveloppes et déplie les papiers qu’elles contiennent. Il prend soin de les glisser après dans leurs enveloppes respectives pour que grand-père s’y retrouve.

L’air s’est réchauffé. Il a laissé son imperméable et ses bottes à la maison, dans l’armoire de l’entrée. Plus tôt, grand-père lui a montré à désosser un poulet. Ils ont coupé des carottes et des oignons. Grand-père cuisine bien. Il compte toujours une portion pour Daphné. Quand ce dernier a chassé durant la journée, il n’a pas faim et reste assis près de l’assiette, sans bouger. Il baille, fait sa toilette, puis se couche sous la chaise de grand-père. Sinon, il mange avec appétit et lèche l’assiette, la poussant jusqu’au mur.

Aujourd’hui, c’est le vrai facteur que Charles attend, celui qu’il connait et qui revient de vacances. Il a vérifié la date au calendrier. Il s’impatiente. Enfin, le voilà! Fabien – c’est bien le vrai facteur – le salue déjà. Charles s’est levé en laissant tomber Daphné, ça n’a pas d’importance. L’animal se secoue, lance un regard de tigre puis saute sur la pierre se mettre en boule.

– Oh, petit! Comment vas-tu, lance Fabien en se garant en bordure du chemin.

Il n’a pas le temps de sortir du véhicule qu’ils se donnent l’accolade. Puis, Fabien se penche vers la banquette et tend un petit colis à Charles.

– Des coquillages! Ils sont magnifiques. Merci, merci, Fabien!

– Tu me l’avais demandé. Je t’ai mis du sable dans le flacon aussi, tu vois?

– Je vais trouver leurs sortes et les montrer à grand-père.

Dans le calme de la maison, Hervé bourre sa pipe. Avant que le petit Charles ne rentre, il a le temps de lire. Il aime piger au hasard de sa bibliothèque, souvent dans la section des recueils de poèmes. La clarté noie les draperies violettes, les papiers amassés sur le secrétaire, les figurines de bronze immobiles sur les tablettes. L’horloge bat le temps. Le plat mijote sur le feu et il a mis le dessert préféré de Charles à cuire au four, des pommes farcies avec des raisins et du sirop.

Les Regrets de du Bellay… Un vieux recueil écorné. Il y a longtemps qu’il ne l’a lu jusqu’à en fouiller tout l’esprit. Il s’assied, tire longuement sur sa pipe et soudain, tressaille. Un feuillet est glissé là, au milieu du livre. C’est une ordonnance médicale. L’écriture est épaisse, avec des traits brusques et des boucles irrégulières. Hervé se souvient. Sa main tremble : « Dans un but purement humanitaire, aucun médicament contre la douleur ne sera refusé à Hervé G., atteint de leucémie chronique… ».

Hervé se répète les mots, puis il laisse aller la tête contre le dossier du fauteuil. C’était juste avant l’arrivée du petit Charles ici. 


Chaïm Soutine, « Enfants et oie », 1934, huile sur toile. Milwaukee Art Museum, Milwaukee, WI, USA. Crédit photo: Efraim Lever ©2010. Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris.

15 réflexions sur “Temps et fleurs

  1. Comme je te le disais sur Fb, j’ai trouvé ce texte plus que prometteur.
    14 /15 ans et c’est super bien écrit. Un récit plein de fraîcheur et de vie. Je pense que déjà, tu étais faite pour ça, écrire…
    J’ai aimé te lire 👏❤

    J’aime

  2. « La clarté noie les draperies violettes »… mais c’est beau ça, Vève! Encore des images et des sons… On reconnaît ta patte, bien que tu fusses si jeune quand tu as écrit ça. Belle précocité.
    Bonnes Fêtes.

    Aimé par 1 personne

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