Un voile devant les yeux

brève en prose


Dans ces moments-là, mon esprit s’embrouille, mais la vision est plus vraie que vrai: les ombres forment des silhouettes; puis, des objets, des voix et des mots s’ajoutent, et tout s’incarne. Une scène se joue alors.

Le téléphone sonne. Une femme répond. J’entends une voix lui dire: l’enfant est très mal, venez vite! L’instant d’après, on saute sans transition à une voiture qui démarre à toute vitesse. La route file sous ses roues. L’enfant est recroquevillé sur la banquette arrière, la femme est au volant. Entre le coup de téléphone et l’arrivée en trombe du véhicule au service des urgences de l’hôpital, une seule séquence. Après, c’est le tohu-bohu des infirmières, du moniteur de pression, du thermomètre, des prises de sang, de la potence et du soluté, de la desserte médicale et d’un brancard où l’enfant est étendu.

Un grand corps d’homme vêtu de blanc me passe soudain devant. Sa tête me paraît floue, mais je discerne le stéthoscope à son cou. Il s’arrête à la hauteur de l’enfant. Il ouvre un dossier, le rabat contre lui. Je l’entends dire:

– Nous garderons Léon ici quelques jours avec nous.

– De quoi souffre-t-il, crie la voix de la femme.

Je vois les mains du grand corps d’homme refermer sèchement le dossier. L’enfant tressaille et moi, je sursaute, l’odeur de sueur de Gérard plein les narines. Le voile devant mes yeux tombe net.

– Johanne? Johanne! Qu’est-ce que tu fais là?

Pas de doute, c’est mon collègue de l’équipe des ventes. À l’heure qu’il est… Mais… quelle heure est-il, au fait? En tout cas, l’armada de gens d’affaires a certainement signé le contrat de trente millions de dollars américains auquel on travaille depuis des mois, et c’est tant mieux.

– Quoi, je demande.

– Tu as raté le closing, fait Gérard.

– Oui.

– Comment ça, oui?

– Ben quoi, vous avez quand même bouclé sans moi, non?

– Sûr, mais on t’a cherchée partout jusqu’à la dernière minute! Qu’est-ce qui t’est arrivé?

– Rien.

– Quoi, rien? Tu es ici pour qui? Ton grand-père? Ta vieille tante?

– Non!

– Tu te fous de moi?

– Non. Je suis comme la lune. J’ai une face cachée!

– Quoi? Tout ce temps-là, tu étais ici, au milieu des mourants, des malades et des éclopés?

– Oui. Tu as bien un côté givré toi aussi, non?



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