Chantier

novella (beaucoup plus long qu’une nouvelle, mais plus court qu’un roman…)


Le matin, Charlotte boit son thé chaï dans la tasse de Louis. Elle a souvenir qu’il retrouvait toujours celle-ci après l’avoir posée, oubliée, puis déclarée perdue, parfois sur le rebord d’un muret du jardin ou sur le banc de repos sous l’immense pruche, et même après la fonte des neiges. Une faïence grossière à motif d’une coccinelle qui laisse tomber ses points noirs autour de l’axe du contenant. Un cadeau qu’elle lui avait fait. À quelle occasion? Elle ne le sait plus. 

Louis… Décédé, il y a quatre ans. À quarante-trois ans. Rupture d’anévrisme. Sa mort a eu sur elle l’effet d’un ouragan qui jette les meubles par-dessus la rampe dans un terrain décimé, vidé d’un coup. Partie, la vie. Envolée. Disparue. Quoi faire après? Elle avait vécu la suite dans la stupeur et le sarcasme, à ricaner bêtement et pour rien. Formalités de décès, dispositions mortuaires, obsèques, famille, amis, que des débris et des restes déglingués (noyau en son cœur fracassé) qu’elle avait réglé et expédié en trois semaines, se moquant de ses vêtements dépareillés, froissés et tachés, de la maison qui s’encrassait, des plats cuisinés reçus pour ne pas se faire à manger et qui moisissaient, des inconnus qui s’empressaient de lui proposer leurs services (livraison, travaux ménagers, entretien paysager, conciergerie à distance, etc.). Après, elle avait entrepris seule de se départir des possessions de Louis – voiture, outils, garde-robe, articles de toilettes, objets et souvenirs personnels. Des heures et des jours de distraction à pleurer beaucoup, à fouiller, trier, caresser une dernière fois, à écarter ensuite – sauf sa vieille faïence à coccinelle (elle n’y pensait plus) qu’elle avait retrouvée entre deux paires de chaussures sur l’étagère du cagibi et écartant les pages de Le trottoir au soleil. Elle avait saisi le livre et lu les lignes soulignées par Louis : « On est là, vraiment là, calé dans une parenthèse infime. En amont, tout s’est envolé. Quant à l’aval, on se sent bienveillant ». Il avait griffonné dans la marge : Demain vient. Le doute dans la certitude.

Quelque chose comme une grande vapeur avait fondu sur Charlotte à ce moment. Demain vient. Sans aucun doute. Les conseils de ses amis lui étaient revenus alors à l’esprit: change-toi les idées! Voyage! Change de boulot! Adopte un chien! Apprends à danser la Zumba!

Elle avait commencé par adopter un terrier, un Parson Russell baptisé « Feu » pour sa robe fauve et son énergie. Un vrai fantassin!

Ensuite, plutôt que de s’enfermer dans un studio pour apprendre à danser la Zumba, elle s’était mise à la course à pied. Cinq cents mètres à la fois, et avec Feu en laisse et renifleur, prêt à rabattre un écureuil et aussi tenace qu’elle, s’arrêtant et clignant des yeux dès que le manque de Louis la faisait vaciller et pleurer. Elle avait fini par y prendre goût (silhouette affinée et tonifiée, relâche mentale, envie de cuisiner).

Puis, elle avait décidé de participer à la Traversée de la Gaspésie à pied (en bottines dans la réalité des choses). Cent kilomètres! Elle avait accompli l’exploit de six jours comme un mouton transhumant : ascensions rudes, valons doux, pics escarpés, sentiers verdoyants, pierres et roches périlleuses, chaque caractéristique du terrain étant une étape, un changement, un déplacement d’énergie et de vigueur, et avec beaucoup d’humilité car elle avait découvert que son souffle était moulu, raviné et terriblement fragile. Elle avait dû s’accrocher à lui, faire corps avec lui, et le laisser glisser afin de pouvoir avancer. Puis, au terme de cette joute extrême, elle s’était rendu compte qu’elle n’avait versé aucune larme et que son chagrin, même si elle continuait d’en souffrir, s’était déplacé dans une zone muette de son cœur.

Tout de suite après, et avec Feu toujours, elle était partie pour le Cantal où elle avait suivi un stage en pâtisserie. À son retour, elle avait changé de boulot : de professeur d’anglais au secondaire à aide-pâtissière chez Le Père Michel Boulangerie Artisanale à onze kilomètres d’ici et où, depuis, elle se rendait à vélo et exerçait trois jours par semaine.

Restaient les autres suggestions – teins-toi les cheveux en blond, vends la maison, prends-toi un amant, mais elle les avait exclues…

Se teindre les cheveux en blond? Jamais. En plus d’être frisés comme la laitue, ils étaient parsemés de poivre et de sel, ce qui donnait un air grave et farouche à son visage par ailleurs enfantin et rieur.

Vendre la maison? Non. Elle continuait à se dire, après avoir franchi le seuil : « Je suis à bon port », avec la même satisfaction que celle d’enfiler un vieux pull au moindre frisson. Toujours le même, élimé et démodé certes, mais sur la peau là où il faut, chaud et remontant. En plus, c’était une belle maison, ni croulante, ni indolente, et très accueillante avec une porte d’entrée orange qui perçait au bout d’une petite allée et une véranda qui s’inondait de soleil. L’intérieur aurait pu être retapé au goût du jour mais Charlotte avait l’esprit pour concevoir des gâteaux et des biscuits, pas pour rajeunir des murs et des placards. Au suivant!

Se prendre un amant? Elle avait failli en faire l’expérience durant sa transhumance de mouton. À la pause d’une étape saturée d’odeurs d’herbe et de terre, elle s’était amusée avec les chauffe-mains et la tuque de son copain d’ascension, il était entré dans le jeu et à force de batifoler, ils s’étaient dit – ah se caresser, baiser et conclure sur ce terreau stimulant…Elle l’avait rejoint, tel que prévu, après le couvre-feu mais elle lui avait dit : « Prends-moi dans tes bras, juste ça, le reste va m’encombrer. » Ce qu’il avait fait, lui récitant, en plus, Lamartine : « Que me sont ces vallons, ces palais, ces chaumières, fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Était-elle un livre ouvert à ce point? Pourtant, elle ne lui avait rien dit sur Louis, de ses vingt-trois années auprès d’un homme juste, moqueur et tendre qui lui avait toujours renvoyé un reflet humain d’elle-même, de la promesse qu’ils s’étaient faite après avoir fait l’amour la première fois (« On se garde »), de l’ennui qui ne s’était jamais installé entre eux. Elle n’avait rien dit non plus de son dégoût, tandis qu’elle le rejoignait, à sentir son désir complètement dissocié de son coup de sève de la journée, à réaliser que pour s’abandonner à un autre corps, elle devrait redécouvrir la séduction, réapprendre à rougir, dérouiller la femelle effrontée et impudique qu’elle était.

Enfin, Charlotte avait boudé l’immense pruche séculaire au fond du jardin. Louis l’aimait tellement! Quand ils avaient acheté la maison, l’arbre leur était apparu coupé du monde, aussi haut qu’une montagne, solitaire et négligé, mais nécessaire et saisissant. C’est une des premières choses qu’il avait transformée après leur aménagement : exhumer l’arbre de son inutilité, mettre à nu son tronc, éclaircir et agrandir le couvert et y aménager un espace où pouvoir marcher sans se plier en deux, avec tables, chaises et banc pour lire, bavarder, prendre une collation, boire l’apéro, se détendre. 

Or, aujourd’hui, pour la première fois depuis quatre ans, la pruche suscite l’intérêt de Charlotte. Elle s’est même installée sur le banc de repos. En effet, Anne, sa voisine, lui a demandé la permission d’y emmener un amant à l’abri des regards indiscrets. Charlotte dépose la tasse de Louis à côté d’elle, penche la tête et le torse. Est-ce bien vrai que les longues branches de l’arbre obstruent la vue de la maison, du jardin, du voisinage? Leurs flèches terminales retombent, comme si elles baissaient de hautes paupières sur le couvert et ce qui s’y passe. Est-ce suffisant? Charlotte se lève, fait le tour du tronc, écarte les bras, tourne sur elle-même, s’accroupit, bouge en s’étirant. Vu d’ici, rien. Personne ne vous voit donc.

– J’ai faim, Feu. Rentrons!

Le chien s’élance devant elle, détale jusqu’à la pergola de la maison, revient aussi vite sur elle, s’immobilise brièvement, le museau en l’air : des éclats de voix, celle de Anne, et une autre, inconnue, plus grave. Charlotte envoie la main au passage, lève sa tasse avec humeur. Anne lui répond d’un signe de tête. Vêtue d’une robe fuchsia. Sandales suspendues à ses doigts. Un homme à ses côtés, des rouleaux de dessins sous le bras.


– Comment l’as-tu trouvé, demande Anne.

– Vraiment micro mais j’adore la couleur.

– Non, non, mon… euh, notre entrepreneur, celui qui va rénover la maison.

– Pas vu! Il était de dos. Vous vous êtes décidés, Hubert et toi?

– Du béton, j’ai vérifié ses références, il est réglo, répond Anne en se trémoussant, la bouche en cul de poule. Il est grand et musclé et beau comme un dieu avec des gros cernes de sueur sous les bras… Mon Jules me fait ronfler, tu sais bien.

Les deux femmes pouffent de rire.

– Il va bien, ton… Jules, demande Charlotte.

Anne roule des épaules, soupire, finit par arrondir les yeux :

– Quoi, il t’intéresse?

Pauvre Hubert, pense Charlotte. Un jour, il lui avait avoué qu’il était amoureux d’elle. Il l’avait vue étendre du linge dehors avec des pinces de couleurs assorties puisées dans un gros panier. Mais c’est une simple marotte, avait-elle protesté, évoquant les collectionneurs d’aimants de réfrigérateur ou d’emballages de morceaux de sucre, c’est idiot de tomber amoureux pour ça! Hubert n’avait pas insisté, revenant une seule fois sur « Cupidon et son dard redoutable », et regardant Charlotte avec affliction quelques fois encore quand elle sortait le gros panier de pinces multicolores. Et puis, le décès subit de Louis lui avait damé le pion, l’avait secoué et presque terrorisé (il aurait dû se déclarer bien avant, convaincre Charlotte de partir avec lui, libérer Louis qui aurait survécu autre part), jusqu’à ce qu’il se réfugie dans la recherche généalogique et prenne sa retraite afin de s’y consacrer. Depuis, lors de ses emplettes chez Le Père Michel, il ressassait la question : à quoi bon trimer toute la vie et se retirer si c’est pour dépérir parce que l’épouse s’enfonce dans l’ennui? Souvent, si Charlotte était en cuisine, il l’attendait afin que ce soit elle qui le serve et qu’ils puissent bavarder. Il lui demandait de ses nouvelles, s’enquérait de son bien-être, s’offrait à l’aider pour toute tâche, lui parlait d’un livre qu’il lisait ou d’une série sur Netflix qu’il suivait, évoquait l’humeur vagabonde de Anne et leur petit ménage chancelant, se demandant comment le redresser.

Son dernier passage chez Le Père Michel remonte à la semaine dernière. Il a encore parlé de son petit ménage chancelant. Cette fois, Charlotte l’a renvoyé. Elle ignore ce que peut être un « petit ménage » qui menace de s’écrouler, son mariage ayant été un grand ciel, bleu, serein et sûr, jamais médiocre. Et puis, elle commence à l’avoir l’humeur vagabonde, elle! Elle s’y est interdite après le décès de Louis, refusant de tanguer, refusant de rêver à l’ailleurs et à autre chose que ses propres pas jusqu’à ce que son corps ne me manque plus. Or, ça y est, il ne lui manque plus. Au lever, elle ne l’entend pas lui demander « Es-tu réveillée », avant de lui glisser des câlineries dans l’oreille. Elle balaye son iPhone du pouce, vérifie l’heure, elle se frotte les yeux, elle s’étire, elle va courir avec Feu, elle fait sa toilette, prépare ensuite son thé chaï et son petit-déjeuner, contentée, heureuse d’observer librement ce qui l’entoure, ce qu’elle fait et ce qu’elle entend. Plus d’indiscrétion ni d’interférence ni d’ingérence d’un souvenir, d’une ombre, d’une couleur, d’une voix ou d’un geste pour venir chambarder son cœur, la forçant à batailler afin de fixer son attention sur ce qui se passe. Elle se sent de retour à l’école face au professeur qui pose au tableau l’équation du temps : formule simple, durée réelle et maniable.

– Eh, je ne t’en veux pas, il est toujours joyeux quand il rentre du Père Michel, dit Anne en lançant un œil gourmand vers la pruche. Moi et l’homme de la Mancha là-dessous, et vous deux chez toi. Qui l’eut cru!

– Non, non, proteste Charlotte, Hubert n’est pas du tout mon genre.

– Tu cherches! Waouh!

– Non, répète Charlotte.

– Oui, c’est super, mais je t’en prie, pas de Golden Sixties. Prends-en un en version 2.0 OK? Tu devrais t’inscrire à une agence de rencontre. Moi, vu ma situation… Et puis, il faut que je voie le gars transpirer en chair et en os. Ton horaire n’a pas changé?


Un mois vient de s’écouler. L’horaire de Charlotte reste le même, mais depuis qu’elle a emprunté le long couloir feutré à l’agence de rencontre Intermède & Impromptu, elle est étourdie comme si elle avait embarqué sur un manège qui tourne vite.

Il y avait longtemps qu’elle était allée en ville, pris le métro, levé les yeux sur les gratte-ciels du quartier des affaires, pénétré dans l’un deux, monté dans un ascenseur high-tech (structure apparente et acier inoxydable). Intermède & Impromptu logeait au trente-deuxième étage. Une hôtesse très maquillée, manucurée et exaltée l’avait accueillie : « Je vous souhaite une merveilleuse journée et la bienvenue! Voulez-vous boire de l’eau, un café, une tisane, un thé avec ce plateau de sablés en attendant que votre matchmaker vous reçoive? »

Sans boire ni manger (elle avait refusé), enveloppée dans un parfum de vanille et un éclairage crémeux, Charlotte avait contemplé l’espace vitré, les meubles tendance et le tapis moelleux décoré d’énormes dragées lui rappelant des Smarties. Elle avait aussi lu le poème de Frida Kahlo calligraphié en vert sur le tableau qui couvrait un mur entier du hall :

Tu mérites un amour décoiffant,
qui te pousse à te lever rapidement le matin,
et qui éloigne tous ces démons qui ne te laissent pas dormir.
Tu mérites un amour qui te fasse te sentir en sécurité, capable de ...
 Tu mérites un amour qui veuille danser avec toi, qui trouve ...
Tu mérites un amour qui, et qui ...
Tu mérites un amour ...
Tu mérites ...

Puis, dès l’instant où la matchmaker – vingt ans de moins qu’elle, habillée de noir et en escarpins topaze – l’avait précédée dans le long couloir feutré jusqu’à son bureau, les choses avaient déboulé. En comparaison, sa transhumance de mouton avait été une balade du dimanche : la jeune femme aux escarpins vertigineux lui avait posé deux cent quatre-vingt-trois questions bien comptées. Tout y était passé, de ses habitudes de vie à sa conception d’une relation amoureuse, en passant par son équilibre mental.

Pouvoir aimer à nouveau? Ça vient avec le droit au bonheur, se dit Charlotte. Elle l’a connu avec Louis et elle le vit autrement ici, avec Feu et dans sa vaste maison, dans son univers d’amis fidèles et de voisins attentionnés, de sorties, d’un métier qui l’enchante, de lectures et de repas délicieux, de clients qui assistent au concert hebdomadaire chez Le Père Michel, de neige, la première – qu’elle associe à la douceur des caresses, en somme, rien d’exceptionnel, mais ce ne sont pas les grosses fleurs qui font les conquêtes, pense Charlotte. Tout procède d’un tel mystère, n’est-ce pas? On en ignore l’origine mais on suit la trajectoire. Une trajectoire irrésistible. Une enfilade de petites choses, chacune avec sa vie et son éclat propres, et sa lumière unique. C’est l’effet miraculeux de celle-ci : insouciante, attirante et réconfortante, elle éclipse le passé dur et froid. Alors, aimer à nouveau? « Et tout ça pour attirer un homme », avait murmuré Charlotte, ébahie d’en avoir dit autant sur elle, aussi aisément et avec si peu d’embarras. Elle ne se voyait pas en chasseresse qui attend l’orignal, le traque et l’abat pour ensuite l’emporter sur son capot à travers la brousse!

– C’est votre candeur qui va les faire craquer, avait décrété la matchmaker avec gravité.

Charlotte était repartie avec le sentiment d’un changement de rythme, celui du courant irrésistible. D’où l’impression, depuis, d’avoir embarqué sur un manège qui roulait vite… et ça n’était pas une illusion puisque deux présentations avaient été orchestrées déjà.

Le premier candidat, Paul, était propriétaire d’une écurie. Visage anguleux, bouche sérieuse, yeux chocolat au lait et insolents, faux air de Mel Gibson, l’acteur australien que Charlotte trouvait très séduisant, et le pouce droit glissé dans la ceinture comme si la main était trop lourde. Le contact avait été direct, facile, il regardait Charlotte éclater de rire avec la même ardeur qu’on appuie sur la touche « pause » de la télécommande afin de revoir l’athlète franchir la barre du saut en hauteur – son humour était désopilant, pourquoi n’était-il pas devenu comique professionnel? Il parlait de ses chevaux, de leurs robes, de leur extraordinaire besoin d’affection, de l’attention absolue qu’il fallait leur accorder, de l’esprit de soldat qui le saisissait quand il faisait sauter un cheval dans un enclos pour le tester, c’était un peu confus et débité en cinquième vitesse, mais passionnant. De son côté, Charlotte avait parlé de course à pied, de Feu et d’appétit de vivre, de veuvage heureux et de son coin de pays où elle revenait toujours.

Le lendemain, Paul était passé la prendre chez Le Père Michel. En montant dans sa voiture, elle avait fait tourner son bonnet de cuisine au bout de son doigt :

– Une charlotte à toque, avait-elle balbutié avec étourderie, soudain très nerveuse.

Mais elle n’avait pas eu le temps d’expliquer son trait d’esprit niais à Paul : ils s’étaient embrassés, éberlués et erratiques comme le nourrisson qui déballe son premier cadeau. Paul s’était vite garé au fond d’une entrée de garage désaffectée. « Je t’embauche pour faire sauter mes chevaux quand tu veux », avait-il gémi à bout d’haleine tandis qu’une Charlotte fougueuse le chevauchait (quel soulagement, sa mécanique intime fonctionnait à merveille). Ils avaient repris souffle avant d’aller se promener au marché, mais Charlotte avait irrité Paul par sa manie de s’arrêter devant les étalages, de discuter avec les maraichers et de lui vanter les qualités et caractéristiques de leurs produits. Il s’était plaint :

– Cuisiner, c’est la pire perte de temps pour moi et je m’ennuie, là! Je vais aller piquer une pointe en vélo jusqu’à l’écurie. Tu viens avec moi?

Il avait le mérite d’être franc. Par contre, sa proposition impliquait une heure de route. Charlotte avait décliné :

– Boulot demain et je me lève aux aurores pour aller courir avant, mais vendredi si tu veux!

Ce jour-là, ils avaient donc pédalé jusqu’à l’écurie, une installation nichée dans un vallon et dont les longs bâtiments surgissaient au détour d’une allée de cyprès alignés. Pour s’y rendre, on empruntait le Rang du Bel-Air, un secret de Polichinelle des cyclistes qui voulaient mouliner en vrai. Charlotte y avait souvent roulé pour bâtir son endurance avant sa transhumance. Quelle ironie d’y venir avec Paul, premier candidat! Elle l’avait suivi jusqu’à mi-chemin, puis pris les devants. « Toi et tes jambes de coureuse », avait-il crié à plusieurs reprises. À son ton de voix et à le voir arc-bouté sur son vélo afin de soutenir la cadence, Charlotte avait senti qu’il l’enviait et que cela, aussi, l’énervait. 

À leur arrivée, Paul avait entrepris de jouer au guide, mais le désir les avait happés, aussi vif qu’une grille chauffée au rouge. La visite s’était finalement faite au crépuscule, dans une ambiance de carte-postale avec les dernières lueurs du jour s’étirant en voile opalescent sur l’herbe barbouillée de rose et les chevaux broutant mollement. Paul avait ramené Charlotte chez elle en camion. 

– Je vais passer te voir à ton café Michel, avait-il promis après avoir claqué fort le battant de la caisse d’où Charlotte avait descendu son vélo.

Le deuxième candidat s’appelait René, un fonctionnaire au ministère de la Culture. La silhouette haute, il portait un Trilby, une mallette remplie de livres et de papiers en bandoulière et marchait aussi lentement que s’il traversait un bassin de sirop. Installée au bistro du Parc des Iles où ils s’étaient donné rendez-vous, Charlotte l’avait vu entrer, s’arrêter devant un panneau d’interprétation, sortir un carnet et se mettre à griffonner. Puis, de but en blanc, il avait relevé les yeux directement sur elle comme s’il l’avait toujours flairée là et s’était avancé sans baisser son regard.

–  Vous êtes très jolie, avait-il dit avec un sourire un peu égaré, après leur échange de politesses.

– Vos yeux sont incroyables, s’était exclamée Charlotte, prise d’une violente fièvre aux joues.

– Mais plus mince en personne… ça vous vieillit.

– Je n’en ai jamais vu d’aussi beaux!

– Vous faites un peu canaille, avait continué René, en tout cas vraiment pas petite dame!

– De quelle couleur sont-ils? Sur un nuancier Sico, j’hésiterais entre Curaçao bleu ou bleu d’Ithaque…

Mais Charlotte s’était ressaisie : les yeux de René avaient beau être spectaculairement indigo, ils brûlaient d’une certitude âpre, presque absolue. Et puis, son « petite dame » suranné détonait et lui rappelait Hubert et ses manières convenues. Elle s’était abstenue de lui expliquer son refus des photos stylisées et des services du coiffeur et du maquilleur proposés par l’agence parce qu’elle tenait à se présenter au naturel. Elle avait lancé :

– On commande un café? Une pâtisserie?

Mauvaise idée! René s’aspergeait sans doute à l’excès d’eau de toilette. Il dégageait une odeur verte et sèche de dentiste ou de podologue qui pinçait le nez. Charlotte s’était efforcée de respirer par la bouche afin de goûter à son millefeuille. René avait sans doute pris cela pour de l’émerveillement, car il avait parlé inlassablement, offrant certes à Charlotte du plaisir durant la première heure (ils avaient discuté du conflit en Arménie, de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, de chant grégorien…) mais l’épuisant à la seconde : comment stopper une machine en branle qui n’entendait pas d’alternative ? Elle s’était levée afin d’en finir :

– Désolée mais l’agence s’est emmêlé les pinceaux. Vous êtes du genre à vous bercer au coin du feu pour discourir. Moi, j’ai besoin d’aller en forêt pour remonter un beau ruisseau. Restons-en là.

Ils s’étaient croisés peu de temps après, et au Parc des Iles encore. Assis sur un banc, René avait bondi dès qu’il l’avait aperçue courant avec Feu, s’arrachant à sa mallette et à son stylo afin de leur bloquer le chemin et de s’accroupir pour flatter l’animal.

– Vous auriez pu être mon seul projet, avait-il soupiré, le visage tendu vers Charlotte.  

Le seul projet d’un homme? La vie était trop polymorphe pour cela! Combien y avait-il de feuilles dans un arbre? D’humains sur terre? De carnations de peaux? De cellules dans un corps humain? Combien de bras la déesse Shiva avait-elle? Combien fallait-il de linteaux pour soutenir une maçonnerie? Et puis, ce parfum râpeux et cru… Elle avait bien fait de rompre.

Entretemps, elle avait reçu Paul-Premier chez elle. Il était arrivé avec des croquettes pour chiens et un coffret de deux tasses au motif de baobabs pour elle. Feu avait reniflé sa gâterie, jappé une fois, flairé à nouveau, puis s’était éclipsé, l’air penaud. Paul avait fait mine de le rattraper en regardant autour de lui :

– Ça manque d’amour ici. Tu devrais jeter tous ces murs-là à terre et faire ouvrir d’ici à là, avait-il dit en traçant de la main une ligne imaginaire entre la porte d’entrée et la fenêtre de la cuisine qui donnait à l’arrière de la maison.

– Tu es entrepreneur général en plus?

– Non mais tu en as un à l’œuvre chez tes voisins!


Paul-Premier dit vrai, se dit Charlotte tandis qu’elle étend du linge avec ses pinces multicolores. À côté, ça cogne, ça scie et ça vrille ferme depuis deux semaines, appareil radio qui accompagne haut et fort le vacarme (« Ici, la bonne musique »), clameurs viriles de toutes sortes, chargements de débris, de matériaux et de machinerie lourde, et allers-retours d’ouvriers. Mais pas de rencontre sous la pruche pour Anne avec l’homme de la Mancha. Hier, elle s’en est lamentée :

– Quand il déboule, c’est en urgence et il est toujours ultra concentré, ultra professionnel. Impossible de le distraire! Tu me refileras Paul si tu t’en lasses?

Charlotte glousse, repousse lentement la corde et se découvre nez à nez avec un homme de grande taille. Grand sourire aussi, crayon derrière l’oreille, et logo d’outils et de toit de maison sur le t-shirt.

– Les gens normaux sonnent à la porte d’entrée, dit-elle.

– Pas eu besoin, répond l’homme en désignant la haie de cèdres clairsemée qui délimite la propriété de Charlotte. C’est votre voisine qui m’envoie. Fernand Orèio. Vous me reconnaissez?

Charlotte pousse un soupir étrange, tempéré et doux comme la félicité ressentie face à une œuvre d’art adorée que l’on voit en vrai pour la première fois. On se dit : et si je restais là, sans que ce soit une interrogation. On est à sa place et l’œuvre d’art aussi. Fernand Orèio. Nul autre que l’homme fort de la Mancha, celui des travaux de Anne et de Hubert. Le même avec qui elle a batifolé durant sa transhumance en Gaspésie et qui lui a récité du Lamartine.

– Je ne vous ai jamais rappelé après, s’excuse-t-elle.

Il sourit à ses cheveux qui volètent autour de sa tête, à ses mains agrippées à la corde à linge.

– Ça m’a beaucoup déçu mais vous aviez vos raisons, non ? Vous avez un projet pour chez vous, c’est ça?

– Faire ouvrir le rez-de-chaussée, dit-elle en épinglant le dernier drap, mais je ne sais pas si c’est faisable.

– Je peux jeter un coup d’œil?

Charlotte acquiesce, fait taire Feu qui jappe comme pour l’encourager à se hâter devant Fernand Orèio mais ce dernier, tout naturellement, lui emboite le pas. Aussitôt, leurs foulées s’accordent. Il a la même démarche qui l’avait captivée durant la transhumance : les jambes s’étirant sur un élastique invisible, le dos droit et les hanches ouvertes.

– C’est un beau coin, ici. Je m’en souviens, vous m’en aviez parlé. Vous êtes la même, fait-il, le visage tourné vers elle.

Elle incline la tête, l’invite à entrer, remarque les ronds de sueur sous ses aisselles, les gouttes qui perlent sur son front. Ah, ce soleil qui embrase tout depuis le début de la semaine…

– Je vous sers de l’eau? Une limonade fraiche?

– Vous la faites vous-même? Volontiers!

Il se déleste de sa ceinture porte-outils et la dépose sur la table de cuisine. L’équipement émet un beau « clang » de ferraille.

– Ça sonne l’expérience, fait Charlotte.

– On peut dire ça, répond Fernand en prenant le verre qu’elle lui offre. Vous vous y connaissez?

– Mon mari a manié de nombreux marteaux et que des Estwing. Celui-là, c’en est un, non?

Il boit la limonade à petites gorgées en regardant Charlotte pointer du doigt le capuchon distinctif, relever l’outil par le manche et caresser les lanières de cuir. Il fait oui de la tête :

– C’est mon compagnon d’artisan bohémien! Je l’ai reçu à quatorze ans des mains d’un maitre de chantier, le vendredi de ma première semaine de travail. Un italien qui gueulait son amour du métier. Il m’a dit ‘è il tuo martello’, ça veut dire il est à toi, et tu feras ta vie avec… 

À son tour, Charlotte le regarde. Son profil retroussé lui donne un air d’enfant étonné, comme si son corps vigoureux avait mûri sans avertissement.


Au milieu de la nuit, ils s’éveillent en même temps, se lèvent, marchent nus dans la maison, décortiquent les travaux qu’il y aurait à faire (retirer le bloc de l’escalier menant au sous-sol et qui a été planté au beau milieu du rez-de-chaussée, abattre le mur qui sépare la salle à manger de la cuisine, agrandir le mur extérieur de maçonnerie qui donne sur la véranda, ajouter une penderie près de l’entrée). Feu les suit en haletant de joie, enfin deux corps dans cette grande maison, enfin de belles jambes d’homme et lourdes comme des épis, enfin un autre que lui pour répondre à sa maitresse!

– Eh bien, c’est faisable, mais colossal, dit Fernand en refermant son carnet où il a esquissé quelques croquis et écrit des détails, et pas avant l’automne pour moi. On a le temps d’en reparler, de discuter des coûts, de mon prix aussi! Il baille avec insolence, se frotte les côtes. On se prépare des grilled cheese ou un truc du genre, demande-t-il en fouillant dans le garde-manger en quête d’idées.

Ils s’affairent côte à côte à trancher une pomme en lamelles, faire revenir un oignon et quelques noix de Grenoble, huiler les tranches de pain, assembler les sandwichs, mettre ceux-ci à chauffer, puis les faire griller. Leurs gestes sont aisés, dégagés – ce sont les premiers que l’on apprend, seul, après être parti du nid familial; les mêmes que l’on désapprend quand l’autre emménage avec nous, et que l’on réapprend encore quand on le quitte ou qu’il part. Toujours, ils retrouvent leur trame désarmante.

Charlotte baisse les yeux. Feu est assis à leurs pieds sur son arrière-train. Il tourne la tête de l’un à l’autre et bat de la queue. Lentement, sûrement.

– Tu veux boire quelque chose? Une infusion? Un thé? demande Fernand en remplissant la bouilloire.

– Une infusion.

Charlotte l’observe lui tendre une des tasses au motif de baobabs, cadeau de Paul-Premier, y déposer un sachet et choisir la veille faïence à coccinelle de Louis pour lui-même. Elle rougit.

– Si tu la fais tourner vers la droite, la coccinelle récupère ses points, dit-elle.

Il suit son conseil, la tasse à hauteur des yeux.

– Une tasse à boni, répond-il, visiblement content de son choix, avant d’y déposer un sachet et de verser l’eau bouillante.


Richard Dieberkorn, « Se verser du café », huile sur toile, 1958. Via Facebook (source inconnue – collection privée).

NDLR (Vève): merci à MariDo, ma cousine « elfe » de Saint-Hilaire-des-Loges, pour l’idée des épingles multicolores; et à Lorenzo, mon ami bohémien-artisan de Saint-Alexis-des-Monts, pour celle du marteau Estwing.

14 réflexions sur “Chantier

  1. je l’ai lue jusqu’au bout, avec plaisir pour commencer ma journée en douceur avec un petit café et ça a marché, je me surprends à sourire à mon ordinateur. Merci Geneviéve. Marie-Paule

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  2. Elle est très belle cette nouvelle. De la longueur qu’il faut pour Charlotte et pour connaître Charlotte. L’emploi des mots est toujours inattendu, surprend, mais conquiert. J’aime ça. LM.

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  3. Bravo Geneviève; un immense talent. Je lisais ton texte comme si j’accompagnais Charlotte à la recherche du bonheur. J’ai adoré la finale. Merci pour ce temps suspendu durant la lecture.

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