Corde raide

nouvelle

Trois amis, Bernard, Jacques et Jean-Noël filent sur l’A-15 Sud en direction de Montréal, au Grand Prix de la Formule 1.

Jean-Noël conduit. Il ralentit. Une signalisation routière force la circulation à s’insérer dans des entraves installées en entonnoir et qui réduisent les trois voies à une seule aux abords d’un chantier – un viaduc est en réfection.

– Maudit embouteillage, soupire Jacques, côté passager. « Fallait partir plus tôt!

Jean-Noël s’étire le cou :

– Ça avance sous le viaduc. 

Ils progressent lentement, finissent par atteindre celui-ci. Jacques roule les yeux :

– Pare-chocs contre pare-chocs, t’appelle ça…

– Heille! », s’écrit Jean-Noël.

Une pluie de gravats vient de tomber à une longueur de bras de la voiture. Aussitôt, l’esprit de Jean-Noël s’agite : tout incident a son corollaire. Ingénieur en structure, il envisage la vie sous un angle scientifique. En d’autres circonstances, il trouverait une brèche où s’arrêter afin d’interpeller un ouvrier, poser des questions, remonter la chaine de commandement. L’incurie des gens le fait rager. Mais il tient ferme le volant.

Jacques, de son côté, se raidit, serre les poings: bâches, étais métalliques, pièces de bois entassées, machinerie lourde, débris de béton…

– C’est pas ta tasse de thé, toi, les tunnels et les remblais éparpillés, lui dit Jean-Noël.

– Vraiment pas.

Lui, il a besoin d’avoir les pieds dans le vide. Un jour, bambin, il s’est suspendu à la rampe du balcon d’un quatrième étage. Quel spectacle! Quelle sensation! Comme à chaque fois qu’il se retrouve sur la flèche télescopique d’une grue afin d’installer des câbles aux pylônes de lignes à haute tension.

Jean-Noël tourne la tête brièvement, jette un œil à l’arrière.

– T’es toujours là, Béber?

– Pas le choix, chef!

Jacques se retourne à son tour :

– Profites-en! On te réveillera à l’arrivée!

– C’est ça, fait Bernard, en rabattant sa casquette sur son visage.

Ils ont leurs billets depuis janvier dernier. C’est lui qui en a fait cadeau à ses amis en leur disant : 40 ans d’amitié, faut fêter ça. Hier soir, il a déniché des mots sur Wikipédia, les a recopiés sur une carte de vœux pour chacun, « L’eau passe sous les ponts, les souris changent de trous ». Il a ajouté les siens « … mais nous on s’est jamais reniés. Merci pour tout, mes amis ». Or, sans sa petite Louise, il oubliait les cartes! Jean-Noël venait de se stationner devant chez lui, ouvrait sa portière. L’enfant les a trouvées sur la console de l’entrée, elle lui a couru après. Pfiou! Il se cale dans la banquette. Ses amis sont silencieux, il n’entend que le roulement du moteur, et un écho vague par-delà les vitres comme un faible torrent. Jacques a raison : pour un peu, il va s’endormir. Soudain, une poutre de contreventement se détache de la voûte.

Fracas d’enfer, de fer et de poussière.

Jean-Noël et Bernard meurent sur-le-champ. Jacques s’en sauve avec des égratignures mineures.


Il regardait Élise se laver les mains, faire mousser le savon. Elle a levé les yeux :

– T’es-tu senti mal, Jacques?

Il lui racontait le chantier de plusieurs jours d’où il rentrait : enrouler un fil anti-glace autour d’un câble. Le déroulement, la logistique, tout le manège des grues, des fils et des plateformes jusqu’au moment d’entendre, dans les écouteurs, le signal du chef posté au sol, « GO pour remballer, les boysGood job! », et la progression lente de la nacelle suspendue au-dessus du fleuve Saint-Laurent qui les ramenaient, ses deux coéquipiers et lui, fatigués mais rieurs, au cap rocheux de la rive. Il s’était mis soudain à fixer les vaguelettes qui sautillaient à soixante-cinq mètres sous eux, la gorge nouée car une voix s’était superposée dans ses oreilles : « t’es toujours là, Béber ». Celle de Jean-Noël. Le trou noir sous le viaduc. C’était il y a huit ans.

Jacques a secoué la tête. Il s’est approché d’Élise. Il l’a enlacée, le nez sur son cou. Elle sentait bon le végétal.

– Au moins, il n’a jamais su sur nous deux.


« Reflets », Crédit photo: JB Street Photographer, © 2020. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

NDLR (Vève): cette nouvelle fait écho à la tragédie du « Viaduc du Souvenir » survenue en juin 2000 et qui a bouleversé le Québec (des poutres du viaduc en réfection sont tombées sur l’autoroute, tuant un automobiliste et en blessant deux autres). Les noms des personnages et l’intrigue autour de l’élément déclencheur (le tragique accident) sont pure fiction.

7 réflexions sur “Corde raide

  1. Bon matin, Geneviève,

    Très jolie nouvelle qui me rappelle cet accident qui m’a particulièrement touché à l’époque. Je travaillais avec la conjointe de l’homme qui est décédé dans cette tragédie… Beaucoup d’émotions.

    Merci également pour la belle et trop coute poésie Ajour !

    Bonne journée,

    Bisous, Gabrielle-Sylvie

    >

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