Aujourd’hui, est-ce le jour?

nouvelle

Le jour venait de se lever.

Elle était sortie, emportant avec elle le « Carnet de bord » d’Éloïse qu’on lui avait remis.

Elle avait marché jusqu’au parc tout près, s’y était installée pour le lire. Elle l’avait ouvert, s’était mise à le feuilleter. Elle s’attendait à découvrir des pages noircies de lignes d’écriture ininterrompue. Un carnet de bord, c’est un journal intime, non?

C’était plutôt de courts paragraphes, comme des commentaires ou des observations sur des instants brefs. Il y avait des pans de pages vierges entrecoupées de notes datées, disposées comme un lexique ou un registre. Elle avait pensé au peintre qui dessine des croquis agrémentés de précisions sur l’image originelle pour les retravailler ensuite en atelier, et au cuisinier qui réfléchit aux ingrédients avant d’élaborer une recette et de l’apprêter.


4 mars 2003. – Il a plu toute la nuit. La ville s’égoutte. En séchant, l’eau teinte les façades de taches difformes. On dirait des cartes géographiques. Il y a des ombres sous les fenêtres. On dirait des bâillements. Il y a aussi de grandes marques claires autour des arcs et des linteaux de pierre. On dirait des océans. Personne ne se tient aux balustrades et les fenêtres sont plaquées aux rideaux immobiles et tendus. Le bois des portes d’entrée est si sombre! Mais le ciel est encore très bas. Il retient la lumière.


9 mars 2003. – À bord de l’autobus plus tôt aujourd’hui, un souvenir d’enfance refait surface : petite fille de 9 ou 10 ans. Je prends l’autobus seule pour la première fois. Cela me terrorise. Ma maison est mon seul univers. Le terrain autour est mon globe terrestre tout entier. Il n’y a pas d’autre rue que la mienne. L’horizon n’est rien d’autre que la limite de ma vision. Le ciel s’arrête à cette ligne de démarcation. Personne d’autre que ma fratrie, mon père, ma mère, mes voisins, mes camarades et copines de jeu, ne remplit l’espace par-delà. Il n’existe aucun autre édifice que ceux qui composent ma vision. Où est Maman qui m’accompagne habituellement? Comment me suis-je rendue à l’arrêt? Comment ai-je su quel autobus prendre? J’ai oublié.

Le trajet suit une route dont j’ignore l’issue. Qui plonge forcément dans le vide d’un gouffre effroyable. Je m’agrippe à la barre de soutien, serre mon baluchon, ne lâche pas le conducteur des yeux. Je lui ai tendu une note manuscrite. J’attends qu’il m’indique l’endroit où descendre. Il ne semble pas inquiet de mener son véhicule directement dans le vide béant. Il conduit et manœuvre avec aisance et fluidité, surveille le tracé de la route, fait monter des passagers, s’arrête pour en faire descendre, relance le véhicule, m’envoie des clins d’œil.

Au bout d’un moment, mon souffle reprend le dessus, recommence à moduler mon cœur. Ma vision se transforme. L’horizon se dilate. Je découvre qu’il y a une suite à cette route, des maisons avec des fenêtres et des balcons, des passants, d’autres autobus, des voitures, des camions, des feux de signalisation, des bancs publics, des édifices imposants! Je reconnais au loin le totem publicitaire multicolore devant celui où se tient mon cours de danse. Le conducteur me dit : « tu es arrivée ». Je mets du temps à bouger. À sortir de mon décalage spatial. À taire ma voix intérieure. À mobiliser mes forces. À m’imposer le devoir de descendre de l’autobus. À voir le soleil. À décider de sauter pour le rejoindre!


15 juin 2003. – Au lever, lorsque nous étions enfants, Maman nous embrassait puis nous demandait : aujourd’hui, est-ce le jour? Elle nous nommait à tour de rôle, mes frères, mes sœurs et moi. Nous devions répondre sans dire de bêtise et en respectant les devoirs, les obligations, les rituels et les responsabilités de chacun selon son ordre dans la lignée.

Je me la pose encore, souvent pour le seul plaisir de répondre n’importe quoi : aujourd’hui, est-ce le jour? Oui, celui du temps métallique, de la maison mécanique, de l’horizon systématique, de l’idée galvanique, de la rêverie chromatique, du lierre extatique…!


26 juillet 2003. – La mer. Il y avait longtemps. Je marche seule. Henri m’a laissée le devancer. Je sens son regard sur moi. Je pense à ses lèvres sur les miennes, sur ma peau. Je pense aussi à mes élèves, à la façon dont je pourrais les convaincre que la lecture n’est pas une longue chose ennuyante et inerte. À moi, elle révèle la beauté telle. Si l’histoire est triste, je l’imagine hilarante. Ce droit-là, il part de tout ce que j’ai lu jusqu’à maintenant. Au prochain cours, j’en parlerai. Je parlerai aussi d’identité et au suivant, chacun devra apporter un dictionnaire et écrire sur où il l’a trouvé et comment.


18 août 2003. – La nouvelle caissière chez mon épicier a un visage qui m’angoisse. Il est laid et bouffi avec des yeux de petit rongeur. Elle me fait pitié à cause de cela. Elle est grande et élancée mais sa peau est vilaine et grêleuse. Elle porte une alliance. Est-elle vraiment mariée ou le laisse-t-elle croire? En rêve-t-elle seulement? A-t-elle des enfants? Je la vois leur lire des histoires le soir car sa voix est douce et magnifique. Ils doivent s’endormir dans la sérénité. Sinon, quel dommage! J’idéalise? La beauté est un prix à payer. Elle humilie. Par naïveté, par différence je crois, parce qu’elle nous aveugle. Elle brûle. La laideur aussi. Par naïveté, par différence. Parce qu’on ne voit que ça. « Chacun a les mots qui l’humilient » a écrit Emmanuel Bove.


3 septembre 2003. – Onzième anniversaire de la mort de Papa. J’ai gardé Taf, son chat. Je répète le geste qu’il avait de lui gratter le dessus de la tête. Je lui murmure les mêmes mots idiots et enfantins d’affection racoleuse et soumise. À l’époque, quand je l’entendais les prononcer, je me disais : c’est normal, il faut bien qu’il remplace maman depuis qu’elle est morte. Moi, je ne suis pas seule, mon amour est toujours là. C’est peut-être la preuve que Papa tend le bras de là-haut jusqu’à mon épaule, l’air de dire «tout va bien».


2 février 2005. – J’éprouve souvent la sensation d’un fouet électrique qui bat mes entrailles. J’accélère le pas, me met presque à courir, rien n’y fait. C’est comme une bobine de fil qui nous tombe des mains et qui se déroule à la vitesse de l’éclair dès qu’elle touche le sol. On se précipite pour la rattraper. On tente d’écraser le fil avec le pied, de l’attraper avec les doigts, rien n’y fait. La bobine se déroule jusqu’à ce qu’elle bute contre un obstacle. Il faut rembobiner le fil, et c’est tout.


3 avril 2005. – La Maison Choisnel est ma pâtisserie chouchou. Ils mettent tant de minutie à envelopper chaque produit dans un emballage de froufrous or et argent! Pâtes d’amandes, pâtes à choux, croissants, brioches, flans – du sable au caramel; écailles d’amandes – de l’ambre fauve; macarons givrés – du pourpre et du violet, etc., etc. …

Je passe devant, reviens sur mes pas, regarde à l’intérieur. Il y a plusieurs clients, dont quelques enfants. Si drôle de les voir reculer, s’agiter, pointer du doigt une gourmandise, se reprendre, s’agiter de nouveau, pointer du doigt une autre gourmandise, se cabrer quand l’adulte s’interpose « Décides-toi », suivre docilement mais trainer les pieds devant la petite table à la porte où sont offerts palmiers, sacristains et croissants, et se retourner une dernière fois avant de sortir, « J’aurais dû choisir ça plutôt! ».


23 août 2005. – Papa a combattu à la Seconde Guerre. Il a crevé de faim. Il a hurlé des ordres. Il a mobilisé ses troupes. Il a vu mourir autour de lui. Il a regardé la mort éteindre les yeux de compagnons d’arme. Il disait, répétait : que d’efforts… que de souffrances… que de pertes.

Quand Gontran a annoncé qu’il s’enrôlait, il lui a dit : « Je préfère pas. Tu ne reviendras pas. – Mais tu as survécu, papa! – Je n’en suis jamais revenu. » Et c’était vrai. Il fallait souvent demander : « Tu écoutes papa? – Papa, t’es où là? ». 

Au tour de Colette aujourd’hui. 23 ans! Dans la Réserve navale. Elle veut être plongeuse d’inspection portuaire, réaliser des relevés sous-marins. Aller à la guerre s’il le faut. Elle nous a dit « Comme grand-papa et comme celui de 14 ». C’est de génération en génération depuis mon grand-père qui en est rentré infirme. Chacun a sa désignation qui distingue « sa » guerre. Quelle sera celle de Colette?

Je sens que mon cœur a viré. Je vais m’efforcer de le replacer sur son axe. Je vais tenter d’ignorer la question qui reviendra me hanter – aujourd’hui, est-ce le jour? – jusqu’à ce que Colette y survive et en revienne. Comme elle a dû hanter grand-père de 14 et papa.


11 avril 2006. – Tous les jours, je m’arrête au kiosque à journaux. Parmi ceux que j’aime: Elle, Historia, Vogue, Le Monde, Le Figaro, L’Express, Beaux Arts Magazine, Science & Vie, Le Monde diplomatique, Valeurs actuelles, L’Obs, Connaissance des arts… Il m’arrive d’en acheter plusieurs à la fois.

Je me demande toujours : quel âge a le marchand? Son visage flétri me dit qu’il a manœuvré à travers une longue vie. Il est coquet. Casquette sur la tête. Calicot fleuri au cou. Plusieurs pelures d’étoffes riches qui débordent du col de son paletot…

Beau temps, mauvais temps, son visage s’anime dès qu’il me voit. Sourire de gosse, démesuré.

« Ceux de Verdun | Une saison commémorative ». Gros titre d’un numéro spécial. Je le prends et le lirai à la mémoire de grand-père de 14, de papa. Le marchand le voit. Il se trouble. Il me regarde. Il veut me dire quelque chose, hésite. Il tourne son visage face au vent qui vient de se lever d’un coup. Il me cache ses yeux remplis de larmes.


28 juin 2012. – Je n’ai pas encore terminé de laver la vaisselle. C’est de la faute au soleil. Il me distrait. À travers la fenêtre, je le regarde s’étirer entre les arbres, couler sur les feuilles, fragmenter le sol en napperons lustrés. Je regarde aussi les voisins. Ils sont nombreux à être dehors dans la lumière.

Ceux-là déambulent, lui marchant d’un pas cérémonieux et avec les yeux qui regardent toujours tout de très haut – au garde-à-vous : le Commandant en chef inspecte ses troupes –, et elle qui trime derrière lui, chargée de bouteilles d’eau, de sacs ramasse-crottes, de l’enrouleur de la laisse du chien, un Yorkshire Terrier brusque et prompt qui aboie à chaque brin d’herbe qui remue et qu’elle tente de calmer.

Ceux-ci tels l’Empereur, sa femme et leur petit prince, chacun avec un porte-enfant d’où émerge la tête d’un des jumeaux nés il y a six semaines et avec leur bambin de vingt-deux mois qui chevauche sa draisienne et la pousse en trottinant du bout de ses petites jambes.

Et d’autres : celui-là long et émacié comme un poireau, un infatigable qui rafistole, démolit, rebâtit, peinture, cloue, scie, balaye, pellète, déblaye, plante, émonde, sarcle, tond et arrose, avec sa dame au bras, sculpturale et pimpante – cigarette, boisson gazeuse à la main et longs cheveux en queue de cheval – ils saluent à la ronde, gloussent au bonheur des enfants, du chien…


9 avril 2013. – Je rentre de mon rendez-vous avec le Dr Hassan. Il m’a communiqué les résultats de la biopsie. Mauvaises nouvelles. 6 mois à vivre, 8 si je reste sage. Les traitements n’y changeront rien.

Henri remettra mon carnet à Colette. Elle a hérité de sa force de caractère. C’est une jeune femme réfléchie et solaire, ma grande fille, l’aînée de mes trois enfants. Je les aurai peu connus. Pas assez? Comment répondre sans parler de regret ou de révolte? Trop jeunes pour cela, eux le seront toujours mais le temps ne nous doit rien. On l’expérimente. C’est vivant comme la nature. On l’apprend en avançant. Saisons mortes. Saisons nouvelles.

J’espère que la lecture de mes fragments aidera Colette à s’en convaincre et qu’elle pourra à son tour convaincre ses frère et sœur! « Nostalgia is only amnesia turned around », disait Adrienne Rich.


11 novembre 2013. – Henri m’aide à me redresser, à m’asseoir. Il me donne mon carnet, l’ouvre, tient le crayon avec moi. Je suis trop faible. Alors, je lui dicte : Aujourd’hui, est-ce le jour? Oui, je vais sauter dans le refuge! Je me revois enfant, à devoir descendre de l’autobus. À voir le soleil, j’avais décidé de le rejoindre… On fait ça toute sa vie. Sauter pour rejoindre. Se rejoindre soi-même dans le miroir ou un geste inhabituel, etc.; rejoindre l’autre, son corps, sa bouche, le creux de sa gorge; le temps qui passe; l’ombre d’un arbre sur le sol devant soi; la fraicheur du soir; la vague qui monte; l’écho d’une musique; la voie rapide, le couloir commun; le ciel transparent; etc., etc. … 


Morte trop jeune. Colette se demandait si c’était ces trois mots qui lui donnaient si mal aux jambes et qui serraient autant son cœur ou si c’était le fait d’avoir eu Éloïse pour maman durant seulement trente et un ans.

Au moins, se disait-elle en se levant une fois pour toute afin de rentrer chez elle – on lui avait accordé un congé de soixante-douze heures, elle devait rassembler ses affaires, boucler son bagage, dire au-revoir et rejoindre l’équipe de sécurité navale aux Fidji –, au moins Éloïse n’aurait plus à s’inquiéter pour elle.

Aujourd’hui, est-ce le jour?

Le soleil dessinait une courbe vers le haut dans le ciel trop bas.

C’était étrange.

Comme s’il l’invitait à sauter.


« The Sweet Smell Of Indigo », aquarelle, gouache et fusain, Louise Bourgeois, 1968. Crédit photo: Metropolitan Museum of Art, collection « Art moderne et contemporain ».

3 réflexions sur “Aujourd’hui, est-ce le jour?

  1. Merci Geneviève pour cette nouvelle, on ne peut rester insensible après cette lecture. On sait que le jour va venir…. , chaque instant, chaque jour qui s’ajoute à mon agenda me permet de dire merci à la vie.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s