Candidat 38

nouvelle

– Un garçon, ça ne porte pas de rose bonbon ni de bleu lilas, répétait sa mère.

Mais pour Martin Bellerive, ce sont les notes de la gamme qui décident de la couleur de ses vêtements. C’est comme ça depuis Ah! Vous dirais-je maman, la première de toutes les partitions qu’il a déchiffrée et apprise à neuf ans : rouge pour do, bleu pour ré, orange pour mi, noir pour fa, blanc pour sol, vert pour la, fuchsia pour si.

– Comment vas-tu tenir ton violon, avait demandé son père quand il avait annoncé sa volonté de jouer de cet instrument.

– Je vais imaginer que je tiens un ballon dans mes bras en cercle, avait-il répondu.

Son père avait roulé des yeux :

– J’ai dit la même chose à ta mère pour son transfert de poids au golf mais tu vas être déçu parce que ce n’est pas pareil !

– Moi, était intervenue sa mère, ce qui m’aide mieux que le ballon, c’est d’imaginer que je me mets du rouge à lèvres. Tu pourrais faire pareil mais tu n’es pas une fille…

Et Martin Bellerive n’a toujours rien du modèle d’un fils de charpentier. Il est fluet et osseux. Il a la délicatesse du papier buvard. Ses cheveux sont blonds, fins et bouclés. Les autres de sa fratrie sont des géants musclés aux cheveux noirs et drus qui portent la casquette (il a toujours refusé). Et quand il joue du violon, il s’imagine tenir un ballon entre ses bras en cercle.

Aujourd’hui, il auditionne pour l’orchestre symphonique. On le voit franchir une lourde porte aux poinçons de cuivre du bâtiment, traverser un contrôle de sécurité, déposer ses effets personnels dans un casier, veste, écharpe, cartable et étui d’où il sort son violon et l’archet. Ensuite, s’enregistrer au comptoir d’accueil. Son numéro de prestation est le trente-huit. On lui dit: « C’est au deuxième étage, à la mezzanine C. » Et on lui souhaite bonne chance.

Il prend l’ascenseur, emprunte une passerelle, longe un couloir exigu qui débouche sur une galerie. Il y retrouve les autres candidats. Chacun attend son tour. Peloton d’exécution. Tiges de bambou coupées à sec ou feuillus épanouis à émonder, fruits d’une pulsion farouche et de racines secrètes. Deux et deux font quatre, le jeu de la marelle, un jeu d’enfant mais il faut sauter à cloche-pied, pousser le palet, cases en croisé, jambe gauche, jambe droite. Martin Bellerive, lui, n’a jamais sauté comme l’Autre, ni poussé du pied. Jamais enjambé non plus, comme l’Autre, les trottoirs. Ses doigts, seuls, pour courir. Sur le manche d’un violon. Ses bras, seuls, pour tenir le violon, et pousser, sauter, glisser, marteler, porter, filer sur les cordes avec l’archet.

Il se tient à l’écart, révise de mémoire les quelques portées des partitions qu’il a choisies (Sibelius, Brahms et Mozart) ainsi que les courts extraits des œuvres imposées (Schubert, Prokofiev, Chostakovitch, Beethoven, Berlioz, Mendelssohn, Mozart, Strauss, Schumann) qu’il interprétera – toutes avec des exigences techniques suprêmes (pizzicati, démanché, harmoniques, sauts audacieux, etc.)! Il se dit : « Je joue tout mon travail depuis l’enfance et toutes mes heures de répétition en vingt-trois minutes, je comparais devant un tribunal d’experts. Mes nerfs, mes tendons, mes ligaments sont mes petits soldats », et il imagine ses muscles. À froid, c’est le risque de rupture ou de claquage. Bien réchauffés, c’est l’oxygène métabolisé en énergie de tous ses efforts.

– Candidat 38, crache le haut-parleur.

Martin Bellerive avance, passe l’embrasure, entre dans la salle d’audition. Elle est éclairée aux néons. De petite dimension, avec un pupitre, un banc, et une cloison opaque. Les membres du jury sont dissimulés derrière. Même s’il s’y attendait, Martin Bellerive est déçu. Voir ceux qui nous regarde jouer, pense-t-il, c’est leur faire une bonne blague : la musique, en chair et en os, nue et abandonnée, c’est possible!

Après un moment de flottement, une voix lui parvient :

– Candidat 38, nous vous écoutons. Veuillez commencer avec le Sibelius. Enchainez ensuite les pièces jusqu’au moment de la lecture à vue.

Martin Bellerive se recentre. Il inspire, il épaule son violon, laisse tomber ses doigts sur le manche, il pose l’archet sur les cordes, il expire et le son jaillit. Éblouissant. Enchanteur. Il barbouille la vision des juges, pulvérise leurs porte-mines et leurs stylos, les ordinateurs, les feuilles de papier et les partitions. Jetés hors cadre, au-dessus d’un champ fertilisé et embrasé de suc, ils entendent l’agriculteur appeler la terre, l’ensemencer. Ils la voient se fendre, se retourner doucement en sillons sous les zébrures du soleil. C’est la volée de la moisson puis la roulade du bourdon, l’arbre qui s’effondre dans la nuit, le bébé qui naît, le chat sur le rebord d’une fenêtre, la foule aux barricades, les larmes inutiles de la mère, les paroles omises du père, les cris affamés de l’amante! Tous ces vertiges enfermés dans l’écrin de la vie, dévoilés par des notes jouées avec justesse, une technique irréprochable et une musicalité exquise.

Après la dernière note, le silence est complet. Les juges ne bougent pas. En fait, la lumière ambiante les aveugle tant elle dénude et recouvre tout autour d’eux. C’est comme s’ils devaient sauter d’un arc-en-ciel qui les a transportés aux quatre coins du possible. Ils craignent de poser le pied au sol, de se tordre la cheville. On les voit se lever de leurs chaises, se frotter les yeux, secouer la tête, joindre les mains, bref, revenir à leur réalité, chuchoter entre eux, reconnaître que le candidat 38 est exceptionnel (le masculin l’emporte sur le féminin) et qu’il maitrise l’art du violon. Ils conviennent d’ignorer la procédure et d’aller à la rencontre de leur lauréat.

Martin Bellerive, lui, a le cœur léger. Il est satisfait d’avoir dansé son feu avec ses bras et fait s’associer, alterner et se calquer ses dix doigts comme les voyelles et les consonnes de mots magiques. Il abaisse son violon mais il se ressaisit. Il attend la directive d’exécuter l’une des deux pièces en lecture à vue, Bartòk ou Debussy. Or, il entend murmurer. Des pas se rapprochent. La cloison se met à glisser latéralement, à se replier sur elle-même. Les huit membres du jury apparaissent dans l’ouverture, serrés les uns contre les autres comme pour entrer dans un ascenseur. Leurs yeux, par réflexe, fixent droit devant, à hauteur du musicien qui normalement joue debout. Mais là, le regard doit s’ajuster.

– L’éclairage est à changer, se disent les juges en reculant d’un pas.

Le candidat 38 est recroquevillé dans une chaise roulante, le bas du corps atrophié. Il porte une chemise blanche et un pantalon à damier multicolore dont chaque jambe, nouée à la fourche, pend dans le vide. Le violon et l’archet entre ses bras en cercle.


14 réflexions sur “Candidat 38

  1. Je ne suis pas surpris de lire quelque chose de beau venant de vous, mais d’aussi fort et bien fait, cela je ne m’y attendais pas. Je suis très content d’avoir lu cette nouvelle. En la lisant, je pensais à ce qu’on voit à la télé, ça s’appelle La voix (je ne pensais pas à cela en lien avec l’histoire racontée : même s’il y a des liens), et bien que je me sente pas l’âme d’un coach, j’ai ressenti ce que doivent ressentir les juges quand ils frappent sur le bouton de leur chaise et se retournent avec enthousiasme, sourire et émotion. Oui, en lisant, moi l’ancien prof (parfois de création littéraire), je me disais que je mettrais ici un A, un A +, peut-être même A +++. Bravo!

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  2. Le texte est vibrant de poésie, le choix des mots révèle une grande sensibilité. J’aime « parce que seuls les doigts savent courir » qui permet d’anticiper et encore « la musique barbouille la vision des juges ». Un moment de bonheur que cette lecture (trop courte) ce matin ! Merci!

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  3. Je découvre une imagination créatrice, bien agencée pour la fin. On ne saurait douter de l’expérience acquise afin d’ appliquer ce raffinement en cette composition. Avec mes remerciements

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