Un peu d’air

nouvelle

Dame-nature est capricieuse. Elle fait souvent à sa tête comme la toupie qu’on lance au sol et qui tourbillonne en fouettant le diable. Mais pas aujourd’hui. Le front froid annoncé est arrivé, et il neige à plein ciel. Le vent claque de tous bords tous côtés. Nous sommes à la mi-février. L’hiver est long ou n’en finit plus de finir comme on dit chez nous!

J’ouvre ma besace et mon livre, « Les lieux et la poussière », reprend ma lecture. Roberto Peregalli recense avec nostalgie les splendeurs d’un monde qui disparait (les façades, les vitres, le blanc, la lumière, les ruines, la patine, l’ornement, etc.). « Regarder dehors, écrit le philosophe au sujet des vitres (fine membrane qui relie et sépare l’intérieur de l’extérieur), se pencher à la fenêtre, c’est curiosité, contemplation ou attente. Les minutes ne passent plus, le regard se perd à l’horizon pour tenter de saisir quelque chose du monde. De nos jours, partout, on construit avec la même obsession des fenêtres démesurées, semblables à des écrans géants de télévision. C’est contre nature. Nous sommes des poissons dans un aquarium. La plupart du temps, à cause de leur dimension, les fenêtres ne s’ouvrent pas. Il faut les nettoyer en permanence. »

Je lève les yeux. Deux rangées de tables et de chaises me séparent des vitres – de grandes baies – du café où je me suis installée (j’ai mis du temps à me réchauffer, à relever mon capuchon, à retirer mes gants, mon écharpe, à dénouer mon anorak…). Peregalli dit vrai : ici, les vitres sont fermées. C’est pour nous tenir à l’abri des intempéries, nous protéger de l’air froid. Par contre, elles coulissent et s’ouvrent dès l’envoi du printemps, et le demeurent jusqu’à la période de la flambée des arbres que clôt l’Indian Summer – on s’attable autour d’un goûter et d’un café dans l’air léger et chaud mêlé au brouhaha de la rue. Quel bonheur! Mais nous sommes en hiver et pour parler comme Peregalli, des poissons dans un aquarium. Je regarde dehors, les minutes ne passent plus, je tente de saisir quelque chose du monde. Je vois les passants plier le cou, remonter leurs cols, s’enfoncer dans la bourrasque glacée. Et je les imagine serrer les dents, renifler, retenir leur souffle, serrer les paupières pour protéger leurs yeux de la morsure du vent; j’en vois quelques-uns hésiter devant l’entrée du café, puis y entrer.

Celui-là a une carrure imposante et musculeuse, il dépasse les autres de sa tête, il porte un bonnet rouge, il doit être du genre à poser les mains à plat sur un bureau, un comptoir, une table. Une manie qui lui viendra de son métier de nettoyeur de vitres. Il sera méticuleux – prise de rendez-vous, évaluation du risque, calcul de la hauteur, planification de l’installation de la plate-forme suspendue, vérification des prédictions météorologiques (il ne mettra pas sa vie en danger). Il passera parfois par l’intérieur après avoir examiné la façade afin de valider la séquence, et alors le personnel s’échauffera, respirera plus fort : quelle stature! Quelle virilité! On l’imaginera danser un tango avec la vitre dans l’air fringant de l’été, ses épaules étirer l’étoffe de son t-shirt et rouler au rythme des passages du mouilleur. On l’imaginera ensuite balayer minutieusement la surface avec la raclette, et on imaginera son corps souple guider les bras en gestes fluides et réguliers. Il se reposera le temps d’appuyer ses grandes mains noueuses contre la transparence de la vitre. De nous faire voir la ligne de vie nette et bien dessinée. De nous laisser inventer de folles caresses… Il vérifiera ensuite son harnais, déplacera les seaux de lavage jusqu’à l’autre section de vitres à nettoyer. Il soulèvera son casque protecteur afin de s’aérer la tête, le cou et la nuque, et de continuer à nous faire rêver. L’éclat du soleil incendiera ses cheveux, et le vent – toujours si fou là-haut – les agitera!

– Auriez-vous une cigarette?

Je sursaute. La voix et les mots coupent net le fil d’images fabuleuses qui défilaient dans ma tête depuis que l’homme au bonnet rouge a franchi la porte du café, qu’il a regardé autour de lui, qu’il a suivi la file jusqu’au comptoir afin de passer sa commande, et qu’il s’est installé en face de moi. Il a déposé sa tasse de café, son muffin et son bonnet au centre de la table. De minuscules amas de neige s’accrochent au tricot, fondent en losanges, en étoiles, en triangles, puis s’égouttent en formant un cerne étroit tout autour.

– C’est interdit mais j’ai du baume à lèvres.

Il renverse la tête, plisse le front comme l’amant sur son plaisir. Il me regarde au bout de ses yeux de braise. Il pose les mains à plat sur la table, glisse jusqu’à me toucher.

– Dans votre sac ou sur votre bouche? Moi, c’est Robert.

Je glousse « Marie-Ève ». Je lui cède mes mains, mes poignets, mes avant-bras, le laisse s’emparer de mon livre, le retourner et le feuilleter, regarder dehors, grimacer – il neige vraiment très fort; le café est bondé comme une rame de métro ou le restaurant-bar où on s’arrête après avoir dévalé les pentes en ski, les genoux mous et les lèvres gercées (est-ce le vent qui malmène les corps et assèche la bouche?); les clients sont serrés les uns contre les autres, quelques centimètres séparent à peine les tables –, fouiller dans mon sac et jusqu’à mes lèvres…

Une cliente à notre gauche nous observe depuis l’instant où Robert s’est assis à ma table. Rien ne lui échappe et elle manifeste son dépit (roulements d’yeux, froncements de dégoût, soupirs; elle cogne aussi ses ustensiles sur son couvert), au point, à l’instant, de se lever brusquement en secouant notre table.

– On étouffe ici, dit-elle avant de s’éloigner, le menton haut comme le chat qui chasse une mouche au-dessus de sa tête.

De toute évidence, cette femme ignore tout du coup de foudre et du respirateur naturel qui vient avec.


NDLR Vève: «Création réalisée dans le cadre du Prix 72h, organisé par Short Édition»

Crédit photo: Daniel Gemme © 2017, carrefour Shibuya, Tokyo. Avec l’aimable autorisation du photographe (mon homme de vie). Regardez bien, on me voit de l’autre côté de la vitre en train « de saisir quelque chose du monde« !

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