Pourtant

(brève)

Aussi vite qu’elle peut, en trottant à petits pas, en sautillant, Lydie traverse l’appartement. Elle intercepte Louis au moment où il franchit la porte d’entrée.

Il sursaute à la voir enroulée dans un drap, les cheveux défaits. Il s’avance, s’empêtre les pieds dans une paire de bottes :

– Tu… Tu dormais, Lydie?

Elle hausse les sourcils, pousse les lèvres, moue rétive.

– Mon amour, c’est pas possible, je suis sans nouvelle de toi depuis dimanche et tu ne réponds pas à mes appels. Qu’est-ce qui se passe? Où étais-tu?

– Ben ici, là.

– Oui mais avant?

– À mes cours, à la piscine, chez mes parents, je sais plus, chez Anne-Charlotte, souvent ici …

Il regarde ses épaules nues, l’amorce de ses seins, fait un pas :

– Ici? Souvent? Pourtant…

Incapable de continuer. Le cœur stupide. Éjecté sur la mauvaise planète.

– Quoi, lâche Lydie.

– Oui, pourtant, nous c’est…

Il balaie l’air de la main, inquiet. Puis grisé soudain, il se reprend : « Nous, enfin, toi et moi! »

Elle se détourne, regarde par-dessus son épaule :

– Je ne suis pas seule.

Il s’adosse au mur.

– Je suis désolée.

Il s’écarte. Il agite son jeu de clefs entre ses doigts, le fait tinter. Il le dépose dans le vide-poche de grès sur la console.

– Tu peux le garder, dit Lydie.

Il écarquille les yeux, affolé, le néophyte qui s’initie au saut à l’élastique: précipice de 80 mètres, c’est une blague ?!

– Appelle avant, c’est tout.

– Non.

La main levée, sans rien dire d’autre, il recule jusqu’à la porte, referme derrière lui. Déclic inaudible.

De l’autre côté du battant, rires étouffés.

Du creux de son cœur, Louis s’entend implorer et pourtant, pourtant, je n’aime que toi, et pourtant, pourtant, je n’aime que toi…


« Univers chiffonné, No 11« , photo par André Boucher (reproduite avec son aimable autorisation). | http://www.andreboucher.com. | Représenté par: Le HangArt Saint-Denis, 3951, rue Saint-Denis, Montréal, QC, H2W2M4.

3 réflexions sur “Pourtant

  1. Je réponds à Monique ou plutôt m’épanche après son mot: « fragilité des liens humains »? Surtout de nos jours, il me semble. Maintenant que les femmes s’en mèlent (ou s’en fichent, choisissez) tout fout le camp, madame. Ah, c’était mieux avant quand les hommes contaient fleurette à droite et à gauche et que leur digne épouse, malheureuse, était garante de vertu et transmettait
    les vraies valeurs. Enfin, le monde change, qu’est-ce qu’on y peut?

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    1. Dans cette nouvelle, j’aborde brièvement les thèmes de l’insouciance et de la quête égoïste de satisfaction de l’un (il/elle), et regarde la réaction de l’autre (il/elle) qui vient trop tard. Ne lui reste qu’à déplorer, d’où l’utilisation du mot « pourtant » tout au long de la nouvelle, jusqu’à la reprise du refrain bien connu que chante Aznavour.

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