Chat ris, va! Ris!

Claudia, ma maitresse, chasse actuellement la poussière et les saletés. Chiffon par-ci, aspirateur par-là, aérosol antiseptique par-ci, brosse à poils par-là. À l’abris derrière un coussin, je déroule mes pelotes de souvenirs: Lorenzo Lotto… Émile Zola… Léonard de Vinci… Emily Dickinson… Au fait, elle et Claudia m’ont donné le même nom. Pour le découvrir, voici un acrostiche en prose (Emily n’a pas eu le temps de m’apprendre à écrire de la poésie).

« N » pour ne, n’, adverbe d’interdit comme dans ne t’affale pas sur mon journal, n’essaie pas de m’amadouer avec ton air de sphinx, ne court pas entre mes jambes, ne joue pas au chat mouillé (sic), ne me rapporte pas de passereau ou de musaraigne, ne bloque pas mon stylo avec ta patte, ne t’assied pas sur mon pantalon noir, ne fais pas mine de m’ignorer. Plus le « ne » revient, pire je suis. Principe des vases communiquant : qui sème le vent récolte le tempo chante MC Solaar. Mais avec Claudia, c’est la lune de miel : je n’ai jamais à me défendre. Nos regards suffisent.

« O » pour oracle. 1528. Le peintre Lorenzo Lotto est en pleine séance de travail de l’Annonciation, une huile. Il me voit traverser la ruelle. Il m’interpelle : 

– Viens-là, mistigri. Tiens! Mange un peu de ce bouilli de grenouilles, de champignons et de polenta. Maintenant, ferme-la et pose pour moi!

Pourquoi pas? Rien ne m’attend. J’obéis. Campé sur mon arrière-train, une patte sur mes oreilles comme si je portais le berretino; la truffe sous la patte à biner mon pelage; enroulé dans un cageot, la tête dressée en vigie; étendu en mode canapé à pétrir de la pâte imaginaire avec mes pattes, etc.

Ça vaut le coup d’y mettre l’effort car je serai immortalisé entre l’archange Gabriel et l’Annoncée. Vous en doutez? Si fait. La toile est exposée au palais Colloredo Mels à Recanati, dans les Marches, en Italie. Sauf que je n’ai pas tenté de fuir ni posé avec l’ « air bizarre ». C’est Lotto le fautif. Je vous raconte.

Il peint, et peint, et il peste et continue de peindre et de rouspéter. Pas contre moi (je suis de marbre, ne bouge ni poil ni vibrisse) mais contre Titien, son ami qui ne l’est plus. Titien par ci, Titien par-là. Lotto lui en veut. À hurler :

– Il a droit à tous les honneurs de la gloire. Moi, à la promesse de louanges célestes. Che miseria! Mistigri, quand j’aurai terminé, tu iras pisser sur sa porte.

Pour qui me prend-il? Un besogneux de basses œuvres? Je sors les griffes et je feule, prêt à bondir pour lui mordre la jugulaire mais je ravale ma fierté et reprend la pose: droit comme le i du cierge, les oreilles en attitude Welsh Guards. Un engagement est un engagement.

Infine! Che felicità, s’exclame Lotto au bout d’un moment, mon Annonciation est d’une vérité criante. Ho chiuso! Ah, mistigri, tu es l’élément insolite que j’attendais. Tiens, tu le mérites!

Il pousse du pied la gamelle sous ma truffe. Je me redresse, m’étire, délie mes pattes et termine, sans façon, le délicieux bouilli. Avant de repartir, je regarde la toile. Ce que je vois me révulse : Lotto m’a stupéfié, la prunelle hagarde et échauffée, le poil hérissé comme si je fuyais le diable. Bonjour sa vérité criante. Ai-je réemprunté cette ruelle? Jamais.

« O » pour l’Olympia d’Édouard Manet. 1863. C’est moi aux pieds de Victorine Meurent. Je prends l’air décomplexé qu’on jette autour de soi au réveil car je veux narguer les tartuffes du Tout-Paris. (J’appartiens à Émile Zola, ami de Manet, qui le défend dans ses critiques d’art. Publicitaire chez l’éditeur Hachette, Émile m’a confié à Édouard durant une tournée de relations-clients). Mais ceux-là même qui se promènent plus souvent avec une maîtresse au bras que leur épouse crient à l’outrage et au scandale. Quoi, encore la nana obscène et incarnée du Déjeuner sur l’herbe avec son regard gourmand et son menton résolu? De face en plus? Manet tente de s’expliquer, « Faire vrai et laisser dire », mais l’époque refuse ce risque et force les organisateurs du Salon des Refusés à nous déplacer, Olympia et moi, au faîte d’un mur. On m’a qualifié de « noir animal » maigre et piteux, attribué le symbole de la prostitution et accusé d’avoir avili du même coup la belle Olympia aux prunelles hardies. Effet calculé raté. Parlant d’yeux, Manet réalise le portrait de Zola en 1869. Il y intègre Olympia en miniature dans un médaillon, avec le regard tourné vers lui. À moi, il épargne un autre scandale : il me coupe net hors cadre.

« V » pour Vinci (Leonardo di ser Piero da), dont l’Étude du mouvement des chats en croquis témoignent de son amour pour ma race. Vers 1513, il écrit : « Anche il più piccolo dei felini, il gatto, è un capolavoro » (même le plus petit des félins, le chat, est un chef-d’œuvre). La multiplicité des traits de ces croquis confirme son affirmation. Il nous enroule parfaitement sur nous-même comme la roue d’un dévidoir. Il nous sculpte, vibrants et tendus comme un câble électrique, joueurs, effrayants ou truands, bref il nous dessine en souverains. Que la main du grand peintre est appliquée et instruite! Je ne l’ai pas côtoyé et je le regrette car j’aurais été un modèle plusqueparfait… Lorsque je découvre ces croquis, j’appartiens à la troisième majordome chargée de casser les chaussures de Son Altesse Royale au château de Windsor. Mon séjour y a été très bref, et sinistre, et oppressant à cause des Corgis Welsh Pembroke de Son Altesse Royale (leurs corps embriochés sont stupéfiants de balourdise). Je m’en distrayais en accompagnant ma maîtresse à ses séances de yoga dans les appartements royaux. De splendides œuvres d’art y sont exposées, dont l’Étude du mouvement des chats, exquise.

« E » pour Emily Dickinson. 1862. Aplati sur la pelouse, je suis à quelques brins d’un merle d’Amérique qui fait la toupie. Je me rapproche, le fixe sans ciller, les prunelles exorbitées. Le moment mérite tous mes efforts. Je vais être immortalisé une fois de plus car Emily, allongée tout près, m’observe et note le moindre détail dans son carnet. Rien de mon sprint fatal ne lui échappera. Ma gueule craquète. Je m’approche encore, pas à pas microscopique, pattes postérieures rétractées. M’immobilise. Bondis. Millionième de seconde. Le merle s’éjecte de ma trajectoire, s’envole et va se nicher dans le pommier. Plus tard, une fois la matière de ses mots sculptée en vers, Emily évoquera dans son poème les cent doigts de pieds du merle. Vous avez bien lu : cent. Comme si elle amplifiait un ralenti au cinéma. Je l’ai boudée (l’image grotesque me suit et on continue de lire ces vers) mais cela ne l’a pas impressionnée : « Ça s’appelle filer une métaphore et c’est la prérogative du poète. » Alors, je l’ai prise aux mots en filant à l’anglaise et en lui laissant une riche ménagerie : une musaraigne, deux étourneaux, trois belettes, quatre merles et cinq criquets.

« M » pour Maar, Dora Maar, la muse de Pablo Picasso. 1941. Assise dans une bergère, elle pose pour lui. Moi, je me tiens sur le dossier avec un oiseau en papier mâché dans la gueule. Ce sera « Dora Maar au chat ». Mais pas tout de suite car Maar est furieuse.

– Pourquoi disloques-tu mon visage? Pourquoi déformes-tu mon corps?

Elle a raison. Le « style Picasso » est brisé et austère, douloureux, depuis quelques temps. Dans son portrait de moi de 1939, « Chat saisissant un oiseau », le peintre me représente en piège à ours. Pas très ressemblant.

– Mensonges, mensonges, rage Maar. « Tu te peins toi-même!

– Dora, tonne Picasso en m’appelant du pinceau, si tu continues, minet va exécuter sa petite danse.

Encore un peintre qui veut me confier ses sales besognes! Le conte de la danse du chat de Kumamoto, vous connaissez? C’est l’histoire d’un couple. Le mari s’absente souvent et longtemps à la montagne. La femme s’ennuie. Elle décide d’élever un chat qui danse et chante pour elle. Il lui fait jurer de n’en parler à personne. Le mari soupçonne quelque chose. Il accuse la femme d’avoir un amant. Elle dévoile le chat. Alors, ce dernier lui saute à la gorge, la tue et la croque.

Vous imaginez le carnage? Les manchettes? Je fais le gros dos, pousse un miaulement rauque. Picasso se ravise, retourne à sa toile. Après, il s’écarte, esquisse une courbette, goguenard : il a peint Maar aux troisquarts, déposé des perles bigarrées sur sa jupe, découpé de jolis festons verts sur son chemisier et reproduit les rebords de son bibi. À l’opposé de ce qu’elle craignait. Grâce à moi.

 « B » pour Bastet, la chatte déesse de la légende égyptienne qui figure aux Textes des pyramides. Je l’incarne sur la corniche du bel étage du palais Grazioli, via della Gatta (« chatte ») à Rome. En plus de veiller sur les habitants du quartier, j’attire les regards. Sourire effacé, contours érodés par les siècles certes (je m’y tiens depuis la Rome antique) mais on reconnaît ma silhouette féline et cela vaut pour rappel qu’on vénère ma race depuis la nuit des temps… 

« Raminou assis sur une draperie« , Suzanne Valadon, huile sur toile, 1920.

« R » pour Rroû. 1928. C’est mon nom dans le roman éponyme du poète et écrivain français Maurice Genevoix. Deux cent quatre-vingt-quatre pages d’écriture attentive, prévenante et inquiète. Genevoix s’exprime à ma place, parle à mon niveau, joue mon rôle de félin fantaisiste et bouillonnant, révèle tous mes tours et détours d’amitié intense avec Clémence, vieille fille tendre et ingénue dont je garde en mémoire le souvenir du timbre et de l’intonation de sa voix, « Mon petit Rroû, fi-de-garse! ». Le jour où je la quitte, pris de langueur pour le vaste horizon, Genevoix me suit patiemment d’errances en vagabondages, crève de faim avec moi, m’accompagne dans l’éreintante survie, me pousse à chasser sans m’épargner toutefois le piège mortel qui me lâche dans l’invisible dérive. Vous voulez comprendre les chats? Lisez Rroû. Et vocalisez « Rroû » à haute voix. En faisant bien rouler les deux « r », vous nous entendrez ronronner.

« E » pour écrivain. Nous revoici au temps présent, et moi en direct pour vous décrire la scène. Claudia est au seuil DU moment de sa vie. Elle a troqué aspirateur, aérosol antiseptique et brosse à poils pour talons aiguille, bijoux chics et cheveux en pièce montée. Nous sommes en plein cocktail dinatoire dont l’invité est l’écrivain E.I. Iluapan. Il vient de publier un roman, «Le sexe de ma femme». Il parle de son inspiration à l’écrire:

– Du petit gâteau sec appelé langue de chat jusqu’à l’or massif utilisé pour la dorure de statues appelé l’or de chat, j’ai découvert qu’un marin maniait parfois le chat pour retirer ses filets du fond de la mer; qu’on peut jouer au trou du chat, au chat perché, au chat coupé, au chat et à la souris et au chat tout court; que dans l’ancienne armée anglaise, on châtiait les soldats à coups de chat à neuf queues; et que, désabusé de la gente féminine tel le Mabeuf des Misérables de Victor Hugo qui ne savait plus s’il s’était déjà marié et désespérait de sa servante dont aucun des rêves n’était allé jusqu’à l’homme et qui n’avait jamais pu franchir son chat, je devais me libérer d’un mariage effroyablement ennuyant et d’une épouse épouvantablement endormante. C’est fait, je suis veuf!

Tonnerre d’applaudissements mais qui se tait car Claudia monte sur l’estrade. Elle avance droit sur Iluapan. Elle l’embrasse sur les lèvres. Lentement, très lentement. Après, elle dit :

– Vous ressemblez à mon troisième mari et je viens avec un chat qui s’appelle Novembre.

★☆★

Le « O » revient deux fois dans l’acrostiche? Tu as raison, ami.e lecteur.rice. C’est parce qu’un chat a neuf vies.


Pour lire les notes d’écriture et images glanées pour cette nouvelle, c’est par ici: https://lesmotslavie.com/2020/02/14/notes-decriture-et-images-glanees-pour-chat-ris-va-ris-publiee-le-31-01-2020/

4 réflexions sur “Chat ris, va! Ris!

Répondre à marief09hotmailcom Annuler la réponse

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s