Oeil-de-lynx

(brève)

C’est toi, maman chérie, qui suggères à Edgar Saint de signer « Œil-de-lynx ». Tu découvres la légende de l’équipage de l’Argo parti à la conquête de la Toison d’or dans un dictionnaire des mythologies grecques. Chacun des 56 argonautes possédait un don et le pilote, Lyncée, celui de voir à travers tous les obstacles (nuages, rochers, murs, arbres, et jusqu’au fond de la mer). Les Grecs anciens attribuaient à l’argonaute la faculté exceptionnelle du lynx même si l’animal n’a pas une vue hors du commun et ne distingue pas les couleurs. D’où leur expression « avoir l’œil de Lyncée ». Par transfert paronymique et déviation latine (λύγξ lugs = lynx + Λυγκεός Lugkeos = Lyncée), le langage populaire a adopté l’expression « avoir un œil de lynx ».

Edgar Saint, ton Edgar au regard perçant, infaillible. Œil-de-lynx. Photojournaliste célèbre, lauréat d’honneurs et de récompenses (prix de l’année du National Press Photographers Association; mention spéciale au concours international du World Press Photo, etc.).

Œil-de-lynx. Parce qu’Edgar regarde et voit, et ce qu’il voit devient l’inattendu, l’amusant, l’insolite, le discordant – un boyau de pompier couché au sol, un passant qui l’enjambe, des gerbes d’eau sur des façades barbouillées de fumée, et le jour qui perce; des vêtements suspendus à une succession de cordes à linge tendues entre hangars et poteaux électriques, et le soleil qui embrase le ciel; un unijambiste qui donne l’obole à un mendiant affalé sur le trottoir, leurs silhouettes à contre-jour. « Tu t’arrêtes devant une seule image. Elle provoque une conversation intérieure. Tu te parles en regardant la photo. », disait-il. [*]

Chaque matin, il part en déambulation à travers les rues de Montréal avec son matériel jeté en bandoulière sur les épaules, appareils photo, trépied, étuis pour les objectifs et les flashes, posemètre, etc. Sa silhouette est belle et haute, et sa démarche, athlétique. Un régal pour tes yeux. Tu l’aimes. 

Chaque soir, vous cuisinez ensemble, vous nous faites manger et prendre nos bains – trois garçons et trois filles, exactement ce que vous désiriez –, vous jouez avec nous, vous nous laisser crier, courir dans la grande maison; vous nous mettez au lit, nous lisez des histoires. Ensuite, vous rangez sommairement, puis vous dinez en tête-à-tête. Après, parfois, il te photographie. Le creux du cou. La rondeur du bassin. Le dos de la main. La courbure du sein. Le trapèze inversé du dos. Le renflement de la fesse sous le grand glutéal. Il t’aime.

Chaque soir, il développe les négatifs des prises de la journée. Tu es avec lui dans la chambre noire. Il allume la lampe inactinique. Noir absolu. Sauf le rayon rouge de l’ampoule. L’œil droit collé à la loupe grossissante, il griffonne les keykodes des clichés à tirer sur des bouts déchirés de tirages éliminés. Vous choisissez ensemble celui que « Le Grand Journal » publiera en haut de la page frontispice le lendemain. Les lecteurs voient la photo, la regardent, ils se l’échangent même en pliant deux fois le broadsheet afin de ramener les grandes feuilles à dimensions humaines, à la portée du corps – c’était avant le Net, l’iPhone et la tablette –, ils le replient tel un signet pour une lecture à reprendre ou pour regarder la photo de plus près: eh, mon coin de rue! Eh, mon voisin! Eh, ma ruelle! Eh, le clochard d’hier! 

Un après-midi, en pleine déambulation, Edgar Saint s’effondre, foudroyé par une attaque cérébrale. Edgar Saint, ton Edgar au regard perçant, infaillible. Emmuré vivant dans son propre corps pour toujours. Locked-in syndrome.

Depuis, tout passe par le contacteur, l’unique contact d’Edgar avec l’extérieur qu’on a baptisé l’« Œil-de-lynx » (tu étais d’accord) et qu’il actionne avec son œil droit ou son sourcil droit.

Depuis. J’ai oublié le timbre de sa voix, le son de son rire, l’odeur de sa peau, la chaleur de son corps, les gestes de ses mains, l’allure de sa personne. J’ai oublié, tout oublié. Claudine, Marie-Charlotte, Dorian, Célian et Roman ont oublié, tout oublié eux aussi. J’ignore ce qu’il en est pour toi. Tu n’en parles pas. Tu as repris ton métier d’ergothérapeute, tu as converti l’argent des prix gagnés par Œil-de-lynx ainsi que vos économies en aide médicale à domicile le temps qu’il faut (tes mots) et fait réaménager une pièce de la grande maison où Edgar Saint git, apathique.

Depuis. Le temps qu’il faut.

J’ai compris ce que ça voulait dire à 14 ans. En réapprenant à lire avec lui. Tu t’en souviens? Il a levé le sourcil droit. C’était la première fois qu’il faisait ça. J’ai cru que je notais le mauvais code sur son alphabet et qu’il me signalait l’erreur. Il a recommencé. J’ai encore cru à l’erreur. Il a recommencé.

– Le blanc? L’espace après le mot que tu viens de me dicter?

Lui, en clignant de l’œil, et moi, en épelant son alphabet, j’ai noté sa réponse :

– Il y a bien plus que les lettres et les mots. Il y a le blanc aussi. Le blanc, c’est ce que les mots ne disent pas. Pareil en photo. Pareil de ton côté de la vie. Pas pareil du mien depuis.

____________________

[*] Ces paroles rapportées et les photos décrites sont d’Antoine Désilets, (1927-2019), photographe de presse Québécois. Ma brève, en hommage!

Autoportrait, Antoine Désilets, août 1971. Crédit photo: LaPresse+, 22/12/2019.

6 réflexions sur “Oeil-de-lynx

  1. Merci Vève,

    Comme c’est drôle, je visitais justement ton site lorsqu’un « pop-up » est apparu me signalant l’arrivée de ton nouvel article « œil-de-lynx ». J’ai lu, j’ai adoré. Lignes très émouvantes. Merci pour ce magnifique travail de moine et ton partage.

    À Bientôt, G.S. >

    Aimé par 1 personne

  2. Un beau texte sur la fragilité de l’instant à travers la photographie. Il n’ya que le moment présent qui compte vraiment on ne sait de quoi sera fait demain. Merci de nous donner un moment de réflexion!

    J’aime

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s