Bleue

(nouvelle)

– J’ai besoin de rouler. On ira chez moi après, OK?

L’habitué de Diane, un nouveau pour Émeline. La soixantaine, corps dense, visage rond sans pommettes. Côte à côte jusqu’à sa voiture, elle embarque, respire l’odeur de produits nettoyants. Il conduit vite, il embraye en claquant le pied, et vlan, pan, et vlan, pan.

– Comment tu t’appelles déjà?

Il remonte la vitre, s’incline vers elle pour la faire répéter.

– Ça te va très bien. T’as des enfants?

Pousser du plus fort de soi le petit être à sa vie. Regarder l’arrachement. Démesuré. Après, polir le cocon. Remonter à soi le versant vierge, sa face cachée si dense. Retrouver le désir, le goût fort pour la peau de l’autre. Elle chevauche le client, toujours.

– Ils sont jeunes?

Préparer les repas. Suivre les devoirs et les leçons. Encadrer les activités parascolaires et les copains. Gérer le train-train et sa paperasse. Elle ne raconte jamais son bonheur.

– T’as trente-cinq ans, toi?

Trop jeune, pas assez vieille, dépassé le temps à, pas encore celui de, quelqu’un agite toujours le boulier de la durée au mauvais moment. En additionnant l’âge de ses enfants, le chiffre dépasse celui du sien.

– Eh, t’es pas obligée. Ça m’aide de savoir, c’est tout!

Il a ralenti. Et vlan, pan, et vlan, pan. Vroum. Il bifurque, s’arrête, éteint le moteur, ils passent une porte, montent deux étages, il glisse une clé, laisse entrer Émeline. Elle discerne une table basse, des vêtements empilés sur un dossier de chaise, des fauteuils, une chaîne stéréo, un tourne-disque. Elle s’approche, sépare les pochettes du bout des doigts.

– C’est mon dada. Tu connais Enigma?

Au creux de sa mémoire, Émeline est dans l’atelier de l’adulte, grand frère ébéniste. Elle a 12 ans, juchée sur l’établi entre les outils et ses effets scolaires, les pieds dans le vide. Enigma. Son frère chantonne, marque du menton les battements électroniques qui scandent les voix chorales. Il rabote une pièce de bois, ses bras vigoureux vrillent sous l’effort du va-et-vient qu’il donne au couteau, ses semelles grattent les copeaux sur le sol, son souffle se dilate, s’intensifie. Il redresse la tête, reprend haleine, et ça se produit à cet instant : un fourmillement qui l’élance dans son triangle secret, puis dans ses seins, ses mamelons. Tout de suite après, des mots lui emplissent la tête. Inhabituels. Étrangers à l’ordinaire, hors d’elle-même. Étonnants et ordonnés curieusement. Elle les retranscrit, convaincue qu’ils sont justes, que le moment est extraordinaire. Le lendemain ou le surlendemain, au réveil ou après un cours de danse, elle a oublié et c’est sans importance, le fourmillement avait recommencé et d’autres mots avaient surgi, inusités, sonores et rythmés à leur façon encore. Très vite, elle avait compris ce qu’elle sait aujourd’hui, et qui continue, si vif : ils émergent de l’ouverture brûlante du sexe, montent de cet appétit.

★☆★

S’envelopper dans sa tête, chrysalide patiente sur l’empreinte d’hier, l’alternance nourricière du va-et-vient du nouveau fera surgir les mots, bientôt oui, doucement Émeline s’échauffe à son frémissement et les mots affleurent, oui, oui, le nouveau jouit à la cadence obstinée et lancinante d’Enigma, les yeux sur elle. Et voilà les mots, ils sonnent, quelques secondes, encore quelques secondes. Les laisser se construire un sens, une manière.

★☆★

– T’étais où quand j’ai joui?

Elle se défait de l’étreinte du nouveau, s’écarte, se rhabille, robe bleu lapis. La couleur fend la pénombre. Elle fouille dans son sac. Sans lever le stylo du papier, elle griffonne:

Noir
Couleur inespérée
Où brille en paillettes
L'étincelle brûlée.
Faste!

– Tu fais quoi, Émeline?

Les habitués le savent, ils connaissent son geste, s’en accommodent, s’en amusent. Certains disent qu’elle se fout d’eux, ils se recollent à elle en gémissant déjà. D’autres l’ignorent, l’esprit ailleurs, clés, iPhone, montre, cravate, etc. à rassembler, vite partir, vite.

Le nouveau soupire. Elle l’entend se lever, laisser tomber son pantalon. La boucle de la ceinture heurte le plancher. Il traîne les pieds. Il respire dans son dos, sa chaleur lui traverse la peau.

– C’est quoi? Montre-moi!

Elle écarte la main.

– Des poèmes? T’écris des poèmes, toi?

Poésie, fragment, haïku, les mots surgissent de la vie qui bat, ils racontent l’imminence, énergique, mélodieuse, colorée et libérée, mieux que des paroles. À chaque fois, elle s’étonne du plaisir pur, gamine avec un sachet de billes.

Il plie le cou par-dessus son carnet d’écriture rouge.

– Va falloir que tu me fasses la lecture, j’ai pas mes lunettes.

Le nouveau l’a enlacée aux épaules. Il enroule ses doigts dans sa chevelure, noue celle-ci derrière sa nuque. Il attend. Souffle doucement. Avant de commencer, Émeline se tourne. De face, toujours.

★☆★

Salut, le sociologue. J’ai fait toute une rencontre par l’entremise de l’agence. Une femme pas comme les autres, pas causante mais très souriante, pas pressée et c’est pas parce que mon appareil est dysfonctionnel, tout est OK de ce côté. Elle écrit. Ça m’a tellement surpris! Quand partez-vous pour Miami, Brigitte et toi? Ciao, AL.

Bonjour l’ami. Content de te lire. Elle écrit quoi? Un blogue érotique? Ha ha, on jase là. On part le 1er novembre. Vas-tu nous rejoindre me fait te demander Brigitte? Comme d’habitude, t’es le bienvenu l’ami. Changement de programme cette année, on a loué au IconBay dans Edgewater. Moins de golf, plus de piscine (en bordure de la baie de Biscayne, super) et des promenades à pied. Si tu viens, apporte ton Rummikub me fait te demander Brigitte (suis pas jaloux). Et protège-toi l’ami! Salut, E.

Salut, le sociologue. J’ai franchi la limite de l’indifférence… Je vois Émeline (oui) presque tous les jours. Je pense à elle dès que je suis seul. Ça me réconforte. Ça m’excite. Ma brioche ne l’indispose pas, ni ma peau de vieux et elle me laisse la regarder. J’espérais plus… Ciao, AL.

PS: je me protège. T’es pas au courant que c’est la norme?

PS-2: tout va bien dans le Sunshine State?

Bonjour l’ami. Tout va bien merci, on a la forme tous les deux et il fait beau. Il y a des expositions intéressantes, on vient d’en voir une de JM Basquiat. Te souviens-tu de sa rétrospective à Marseille, l’ami? Je fais des longueurs en piscine, ma brioche fond, tu devrais faire pareil si tu veux empêcher Émeline(??!) de débouler, ha ha. Est-ce qu’elle continue d’écrire son blogue érotique? Salut l’ami, E.

Salut, le sociologue. Basquiat ne m’intéresse plus, je suis passé à autre chose mais je me souviens du fun qu’on avait eu à retracer des mots et des dessins dans ses toiles. Lâche pas la piscine. J’ai recommencé à aller au gym, je fais du vélo stationnaire et du tapis roulant! Émeline (c’est son prénom OK, STP pas de ??!) n’écrit pas un blogue ni rien de ça. Elle écrit de la poésie, elle appelle ça des haïkus. Ciao, AL.

Bonjour l’ami. Sans blague, de la poésie!! Votre rencontre me fait penser à un accident ou à un face-à-face mais sans la tragédie. Je pense aussi à une grosse pierre, qu’est-ce qu’il y a en-dessous, d’où ça vient, comment c’est arrivé là, pourquoi et on fait quoi avec après? C’est comme passer de l’ordre au désordre. Ça déclenche tellement d’affaires. Doute crainte curiosité… l’excitation de l’intérêt des sens… la découverte et j’ai même pas parlé de sexe avec… Émeline!!!! 😳 Salut l’ami, E.

Salut, le sociologue. Tu parles de face-à-face, d’accident, de découverte sous une pierre… On en est là, à soulever la pierre. C’est compliqué. Émeline parle très peu (toujours pareil), elle réagit fort (je la questionne souvent), toujours frontale, juste ça mais jamais brutale non plus. Y’a de l’oxygène pour tout le monde, elle m’a dit ça hier. Je venais de dire quel bonheur, je faisais que la regarder… Ciao, AL.

PS: on écoute souvent du Enigma. T’en souviens-tu?

Bonjour l’ami. Enigma! J’ai déroulé la bobine de mes souvenirs… du chant grégorien sexualisé, comme on disait à l’époque. Ça plaît à Émeline? Je comprends qu’elle te parle d’oxygène (quand elle parle) parce qu’en plus, elle écrit! Tu vas devoir être patient. Inspire-toi des moines, ménage ton souffle. Salut l’ami, E.

Salut, le sociologue. Toutes mes excuses à Brigitte et à toi mais on remet ça pour Miami, je ne veux rien rater avec Émeline et il faut que je ménage mon souffle comme tu dis! En plus, j’ai sorti tout le stock qui y’avait dans ma malle de vie sans rien laisser au fond! Devine quoi? Elle a fait pareil! Pfiouuu. Y’a 29 ans et 15 kilomètres qui nous séparent, on cumule 9 enfants et plein d’autres affaires mais on va attendre avant de décider si on les emboîte. Ciao, AL.

Bonjour l’ami. Noël dans moins de quinze jours! Tu ne viendras pas, on avait compris. Surtout si vous êtes occupés, Émeline et toi, à traverser les 15 kilomètres entre vous. Ça prend du temps et du souffle! Salut l’ami, E.

Salut, le sociologue. On est allés se promener Émeline et moi. On a regardé des toiles de Françoise Sullivan dans une vitrine. Je te recopie ce qu’elle a écrit après, c’est dans l’esprit de Noël, « Only Red, Only Yellow! Spectre du cœur, Ardeur au monde, Toujours! ». Pour lire comme c’est écrit tu dois aller à la ligne à chaque signe de ponctuation OK? Joyeuses Fêtes à Brigitte et à toi. De l’amour autour du sapin 🏝 (ha, ha) avec grands et petits-enfants. J’ai eu les miens ce matin sur FaceTime, tout le monde va bien. Il faisait soleil bord en bord sur la plage de Grave et le grand large était bleu bleu bleu bleu. Pour une fois, ils n’ont pas abordé le sujet des escortes. J’ai rien dit sur Émeline. En passant, je ne la paie plus. Ciao, AL.

Bonjour l’ami, merci pour les mots de Noël d’Émeline. Ça donne le ton pour la nouvelle année me fait te dire Brigitte (je suis d’accord). Joyeuses Fêtes à toi aussi! On atterrit à l’aube du 1er. Comme d’habitude, on t’attend à l’heure la plus belle pour les bulles… On t’embrasse l’ami. E.

★☆★

Sa voix, entre grillons et givre. Socle d’arrière-saison. D’autres avant lui, pères ou unitaires. Toujours!, deux syllabes bien marquées, André-Luc s’est amusé à recopier sa poésie, à raconter à Édouard le sociologue les bleus de l’exil et de la grève, de l’horizon perdu et défié aujourd’hui, là. Mousse dormante à l’heure bleue. Légèreté. Nulle autre pareille.

– T’as envie de m’accompagner?


Pour lire les notes d’écriture de cette nouvelle, c’est par ici: https://lesmotslavie.com/2020/01/03/lheure-bleue-notes-glanees/

5 réflexions sur “Bleue

  1. Tu as une belle plume, alerte aussi et tes dialogues sont très bons – y compris en textos! Ton personnage d’Émeline est presque de l’anti-Nelly Arcand. La scène avec le grand frère ébéniste est très forte.

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